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Interview

Les bons vents du biocontrôle l'avis de Jean-Pierre Princen, président d'IBMA France

PROPOS RECUEILLIS PAR MARIANNE DECOIN* - Phytoma - n°678 - novembre 2014 - page 12

Les produits de biocontrôle ont un bel avenir pour la protection des plantes, selon le président de l'association française de leurs fabricants.
Jean-Pierre Princen présentant les produits et le marché du biocontrôle, lors du forum organisé par le ministère de l'Agriculture le 22 avril 2014. Photo : M. Decoin

Jean-Pierre Princen présentant les produits et le marché du biocontrôle, lors du forum organisé par le ministère de l'Agriculture le 22 avril 2014. Photo : M. Decoin

Le biocontrôle est « dans l'air du temps », il a « le vent en poupe ». Mais, au-delà des clichés, qu'en disent les fabricants des produits concernés ? Quelles perspectives d'avenir voient-ils ? Quels sont leurs souhaits et projets ? Phytoma a interrogé Jean-Pierre Princen, président d'IBMA France, association représentant les fabricants du secteur.

Objectif 15 % du marché français

Phytoma - Vous avez été élu président d'IBMA peu après avoir intégré une société spécialiste du biocontrôle. Vous croyez au développement de ce secteur ?

Jean-Pierre Princen - Évidemment. Nous visons 15 % du marché français des produits de protection des plantes à l'horizon 2020.

2020, c'est bientôt...

Je sais ! C'est un objectif ambitieux puisque nous pesons actuellement autour de 5 % du marché.

D'autres disent 3 %... Vous comptez les auxiliaires, qui ne sont pas des produits phytos ?

Exactement. Les entreprises adhérentes à IBMA France pèsent 100 millions d'euros par an de chiffre d'affaires.

Je reviens à l'objectif 15 % : il est ambitieux mais réaliste. Nos solutions ont des atouts pour le producteur, le consommateur et le citoyen. Elles répondent aux attentes des filières agricoles et de la société civile. De plus, leur étendue croît d'année en année avec des innovations lancées régulièrement. La grande percée se fera avec la pénétration du marché des grandes cultures, déjà avancée en maïs et amorcée en céréales et colza.

Respect, technique, protection intégrée

Revenons aux atouts. Quels sont-ils ?

D'abord, nos produits sont particulièrement respectueux de l'environnement et de la santé. On le sait depuis longtemps. Mais aujourd'hui, la demande en la matière est croissante de la part de la société, des gestionnaires d'espaces non agricoles et, de plus en plus, des agriculteurs.

Le second atout réside dans les qualités techniques de ces produits. Ils sont de plus en plus fiables et efficaces par eux-mêmes. De plus, ils peuvent être combinés aux solutions agrochimiques, en programme ou en mélange.

C'est-à-dire qu'on trouve des substances naturelles et micro-organismes de plus en plus actifs, et qu'on sait de mieux en mieux copier des phéromones et élever des auxiliaires ?

Oui. De surcroît, la formulation des produits et la présentation des auxiliaires ont fait d'énormes progrès.

Enfin, face aux problèmes de résistance aux pesticides chimiques, les produits de biocontrôle sont une solution : ils ont des modes d'action très différents, souvent moins ciblés.

Cela intéresse aussi les agriculteurs conventionnels.

Le troisième atout, justement, c'est que le biocontrôle n'intéresse pas seulement l'agriculture biologique, mais bien la protection intégrée. On sait de mieux en mieux intégrer et valoriser ces produits dans des itinéraires adaptés. Auparavant, de nombreux produits de biocontrôle étaient réputés « rien que pour les bio ». Ils étaient testés seuls, et avec peu de moyens. Aujourd'hui, on sait que leur marché potentiel est plus large.

On a appris aussi que, pour en tirer le meilleur parti, on ne les utilise pas tous exactement comme des pesticides conventionnels. De plus en plus, on les teste dans le cadre d'itinéraires techniques adaptés, et souvent en relais, en complément des produits chimiques dont ils permettent de diminuer l'utilisation.

Les grandes cultures : le grand défi

Le biocontrôle intéresse-t-il toutes les productions ?

Potentiellement, oui, bien sûr. Actuellement, il est très développé en production de légumes et horticulture ornementale sous serre. Il est bien installé en vergers et vigne avec la confusion sexuelle et certaines substances naturelles.

En revanche, en grandes cultures, il est beaucoup moins développé. C'est donc là qu'il y a le plus gros potentiel !

Vous croyez que c'est possible ?

Évidemment ! On peut développer des substances naturelles, des micro-organismes et des macro-organismes déjà sur le marché en les utilisant mieux, ou simplement en les utilisant... Il y a encore des agriculteurs et des distributeurs à convaincre ! Et des potentialités existent pour de nouveaux micro-organismes. De plus, les entreprises du biocontrôle explorent aujourd'hui un pan encore vierge, celui de la lutte contre les adventices : des premières solutions devraient bientôt être proposées aux agriculteurs. Et j'en oublie sûrement. Je fais confiance aux scientifiques pour trouver du nouveau. Les grandes cultures sont notre grand défi, il est en train d'être relevé.

Chantier réglementaire

Revenons à IBMA. Comment peut-elle aider ce développement ?

Nous avons une stratégie pour cela, avec trois chantiers principaux. Le premier est de continuer à œuvrer pour une réglementation favorable au biocontrôle. La réglementation est essentielle et doit servir à faciliter la mise en marché des produits.

Les pouvoirs publics disent le favoriser : plan Ecophyto, agroécologie...

IBMA a œuvré à la mise en place du Nodu vert biocontrôle en 2012. La révision en cours du plan Ecophyto va, nous l'espérons, renforcer le soutien au développement du biocontrôle, avec notamment le développement des formations initiales et continues ainsi que l'introduction d'une incitation financière directe, à taxe constante, pour l'emploi de nos produits – deux de nos demandes dans le cadre de cette révision. Nous souhaitons des encouragements financiers et fiscaux pour le biocontrôle...

Une fiscalité verte ?

Pourquoi pas ? Tout reste à définir et nous attendons beaucoup de la révision du plan Ecophyto ainsi que des décrets et ordonnances qui vont suivre l'adoption de la Loi d'avenir.

De fait, certains articles de la Loi d'avenir pour l'agriculture nous sont favorables(1). Ils doivent maintenant être traduits par des textes d'application. De même, la loi Labbé sur les espaces verts et jardins(2) a épargné à certains produits de biocontrôle les interdictions qu'elle impose, parfois d'une façon trop radicale car certains de nos produits trouvent leur expression dans l'intégration au sein de stratégies globales de lutte intégrée. Ils peuvent être associés à des solutions agronomiques, génétiques, mécaniques, voire chimiques le cas échéant. Mais il faut aller plus loin. Nous travaillons avec l'Anses, dont IBMA France souhaite être le référent biocontrôle.

En particulier, les délais pour obtenir les AMM (autorisations de mise sur le marché) des produits de biocontrôle restent trop longs. Nous travaillons à définir des délais au niveau français avec nos ministères, et au niveau européen, pour que les dossiers de ces produits soient instruits de manière prioritaire et rapide.

Avec autant de rigueur que ceux des pesticides chimiques ?

Pour ceux des produits de biocontrôle qui sont des biopesticides, oui. Nous ne voulons pas d'AMM au rabais. Mais nous ne voulons pas d'AMM qui traîne. Nous sommes aussi très attentifs à la question de la fraude. N'importe qui ne doit pas pouvoir revendiquer une action phytosanitaire directe sans passer par un examen rigoureux et l'AMM.

Et les biostimulants ?

Il faut différencier d'une part les purs biostimulants du métabolisme des plantes, d'autre part les produits qui ont des effets phytosanitaires. Ces derniers doivent avoir une AMM phytopharmaceutique.

Quid des produits mixtes, qui « biostimulent » la plante en l'absence de bioagresseur, mais agissent contre le bioagresseur s'il arrive ? Cela existe(3).

Ils doivent être considérés comme des produits phytos – de biocontrôle s'il s'agit de micro-organismes, par exemple.

Former et faire connaître

Vous avez évoqué trois chantiers.

Les deux autres sont la formation et la communication. La formation est primordiale car de nombreux produits de biocontrôle s'utilisent différemment des produits phytos conventionnels. Les échecs sont dus uniquement à des pratiques inadaptées

Nous travaillons avec des partenaires, les instituts techniques et l'Académie du biocontrôle récemment créée. Les enseignants agricoles sont demandeurs car souvent ils n'ont pas été formés. Ils seront nos relais auprès de la jeune génération. Et il y a le volet biocontrôle des formations certiphyto.

Nous voulons, avec nos partenaires européens, créer un centre européen de formation aux méthodes alternatives, dont fait partie l'utilisation de nos produits.

Et la communication ?

IBMA France veut communiquer et partager pour permettre rapidement à tous les acteurs de connaître et reconnaître les atouts des solutions de biocontrôle et pour répondre aux attentes sociétales.

Nous coorganisons ainsi un événement biennal pour le monde scientifique, économique et agricole.

Vous parlez du colloque de septembre dernier ?

Oui, c'était la deuxième édition de Natural Products & Biocontrol, une rencontre internationale du biocontrôle. Ensuite il y a eu l'Abim, Annual Biocontrol Industry Meeting, du 20 au 22 octobre, à Bâle (Suisse).

Le 13 janvier 2015, le Vegepolys Symposium, lors du Sival à Angers, sera centré sur le biocontrôle. Puis la 5e Conférence internationale sur les méthodes alternatives de protection des plantes de l'AFPP aura lieu à Lille, du 11 au 13 mars. IBMA France est coorganisateur ou partenaire de ces événements, (et il y en aura d'autres).

Par ailleurs, nous allons nous investir davantage dans le portail internet Ecophytopic en enrichissant son contenu sur le biocontrôle. Nous avons aussi un partenariat avec l'association Farre et son réseau sur la protection intégrée des cultures, incluant le biocontrôle, avec des témoignages d'agriculteurs mettant en pratique ces solutions. Enfin, nous étudions avec intérêt toutes les occasions de faire la promotion du biocontrôle.

Je dois aussi m'occuper de mon entreprise, mais je compte bien sur notre secrétaire général, Denis Longevialle, arrivé à IBMA France en mai 2014, pour accélérer les choses.

<p>(1) et (2) Voir l'article sur les évolutions réglementaires dans ce numéro, p. 26.</p> <p>(3) V. C. Alabouvette et C. Cordier : « Les Trichoderma, trois fois bénéfiques ». <i>Phytoma</i> n° 652, mars 2012, p. 17-21 et « Pseudomonas fluorescents... ». <i>Phytoma</i> n° 662, mars 2013, p. 14-17.</p>

1 – IBMA France et Jean-Pierre Princen

IBMA, International Biocontrol Manufacturer Association, association internationale des fabricants de (produits de) biocontrôle, est une organisation professionnelle créée en 1995. Elle regroupe, sur le plan mondial, plus de 220 sociétés du secteur.

IBMA France a été créée en 1999 par treize sociétés(1). Elle compte actuellement 36 adhérents, PME spécialisées dans le biocontrôle ou sociétés actives dans la protection des plantes « conventionnelle » (pesticides chimiques) et développant une activité de biocontrôle. Elle annonce représenter 1 500 emplois directs, plus environ 4 000 emplois indirects.

Jean-Pierre Princen est président d'IBMA France depuis avril 2012. PDG de Goëmar depuis février 2012, il était auparavant directeur général de DuPont France et Benelux.

La branche agricole de Goëmar, à l'origine PME familiale française, est depuis fin mars 2014 filiale du groupe phytopharmaceutique Arysta LifeScience, qui a annoncé, le 1er septembre, confier à Goëmar la distribution de son portefeuille de produits de biocontrôle en France et, le 21 octobre, être racheté (voir p. 4).

(1) B. Blum et M. Decoin. Naissance d'IBMA France. Phytoma n° 516, mai 1999, p. 20-21.

2 – Le biocontrôle et ses produits : quelques définitions

Le biocontrôle est, dixit le plan Ecophyto, « l'ensemble de méthodes de protection des végétaux [...] privilégiant l'utilisation de mécanismes et d'interactions qui régissent les relations entre espèces dans le milieu naturel [...] ». Pour IBMA, il s'agit des « moyens de protection des plantes qui privilégient la mise en œuvre de mécanismes biologiques ». On peut agir indirectement (ex. : planter une haie adaptée en bord de parcelle, placer en serre ou pépinière des « plantes relais » abritant des insectes utiles...), ou directement, par exemple en apportant des produits de biocontrôle.

Les produits de biocontrôle, au sens de ceux chapeautés par IBMA mais aussi de l'article 50 de la Loi d'avenir(1), représentent quatre catégories (statuts légaux en Encadré 3).

– « macro-organismes auxiliaires » : insectes, acariens ou nématodes protégeant les végétaux d'insectes, acariens ou nématodes (voire végétaux, en théorie) nuisibles ; les prédateurs agissent en consommant leur proie, les parasitoïdes en la parasitant (ex. : ponte dans ses œufs ou larves) ;

– « micro-organismes » : virus, bactéries et champignons microscopiques attaquant des insectes, acariens, nématodes ou micro-organismes (voire végétaux) nuisibles ;

– « médiateurs chimiques » (dits aussi « semiochimiques ») : substances produites par des organismes dans le cadre d'interactions dans une espèce (phéromones) ou entre espèces (kairomones) ; n'ont pas d'activité pesticide directe ; en pratique, sont utilisées des copies de médiateurs naturels ;

– « substances naturelles », d'origine minérale ou biologique, utilisées comme insecticides, fongicides, bactéricides (et demain, herbicides).

(1) Loi n° 2014-1170 du 13 octobre 2014 d'avenir pour l'agriculture, l'alimentation et la forêt, publiée au JORF le 14 octobre.

3 – Produits de biocontrôle : quels statuts légaux ?

Sur le plan légal, les macro-organismes auxiliaires ne sont pas soumis à la réglementation des produits phytos. Seule l'importation de ceux dits « non indigènes » est réglementée par un décret de 2012(1).

Les autres catégories de produits de biocontrôle sont soumises à la réglementation des produits phytos : leur substance active doit être approuvée après examen au niveau européen ; puis le produit est examiné pour pouvoir bénéficier d'une AMM (autorisation de mise sur le marché) au niveau français.

Les médiateurs chimiques sont soumis à la réglementation des produits phytos (AMM exigée) s'ils sont utilisés pour maîtriser les populations par confusion sexuelle(2) ou piégeage de masse(3). Mais pas s'ils sont utilisés seulement pour surveiller les populations d'insectes (ex. : phéromone sexuelle attirant les mâles placée dans des pièges peu nombreux pour repérer le début du vol).

Les substances naturelles sont soumises à la réglementation des produits phytos.

La Loi d'avenir prévoit d'autoriser selon une procédure particulière (qui sera « fixée par voie réglementaire ») les PNPP (préparations naturelles peu préoccupantes) qui doivent être fabriquées par des procédés accessibles à tous et être composées exclusivement de « substances naturelles à usage biostimulant » (sans action pesticide).

Les micro-organismes vivants sont, quant à eux, tous soumis à la réglementation des produits phytos.

(1) Décret n° 2012-140 du 30 janvier 2012, applicable depuis le 1er juillet 2012.

(2) Des diffuseurs de phéromone sexuelle femelle sont posés dans le secteur à protéger ; les mâles n'arrivent plus à repérer l'odeur des vraies femelles dans l'atmosphère saturée de phéromone ; il n'y a pas de rencontre, donc pas d'accouplement, de ponte, de dommages ; c'est efficace si pratiqué sur une surface suffisamment importante (verger...), mais peu adapté à des arbres isolés dans un parc ou un jardin.

(3) La substance attirante (phéromone sexuelle ou d'agrégation, kairomone), est placée dans de nombreux pièges afin d'éliminer tous les adultes (ou mâles) d'une espèce dans le secteur ; là encore, c'est efficace si pratiqué sur une surface suffisamment importante.

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RÉSUMÉ

CONTEXTE - Le marché des produits de biocontrôle se développe en France et les pouvoirs publics déclarent vouloir encourager le développement de ce secteur. Il est intéressant de recueillir l'avis des fabricants de ces produits, en la personne de Jean-Pierre Princen, président de leur association, IBMA France.

AMBITION - J.-P. Princen fait part d'une ambition d'IBMA France : que les produits de biocontrôle fournissent 15 % du marché phytopharmaceutique français en 2020 (contre 5 % en 2014). Il estime qu'il y a d'énormes marges de progression, notamment en grandes cultures et dans le cadre de la protection intégrée.

STRATÉGIE - Pour cela, IBMA France a trois chantiers d'action :

D'abord sur le plan réglementaire, elle pousse les pouvoirs publics à une réglementation favorisant intelligemment les produits de biocontrôle.

Ensuite sur les plans de la formation et enfin de la communication. J.-P. Princen détaille les actions et projets en cours, menés par IBMA France ou bien auxquels l'association participe activement.

MOTS-CLÉS - Biocontrôle, IBMA (International Biocontrôle Manufacturer Association), IBMA France, Jean-Pierre Princen, marché, réglementation, protection intégrée.

POUR EN SAVOIR PLUS

PROPOS RECUEILLIS PAR *M. DECOIN, Phytoma.

CONTACT : m.decoin@gfa.fr

LIEN UTILE : www.ibmafrance.com

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