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« Les lois sur les ZNA de 2014 ne sont pas vraiment logiques »

PROPOS RECUEILLIS PAR MARIANNE DECOIN* - Phytoma - n°678 - novembre 2014 - page 31

Guillaume Roth, nouveau président de l'UPJ, commente une loi de 2014 et un amendement à un projet de loi, qui touchent la protection phytosanitaire en zones non agricoles. Il estime que cela n'encourage guère les bonnes pratiques...
Guillaume Roth, nouveau président de l'UPJ, critique l'évolution récente de la réglementation Photo : E. Basuyau-Astorg

Guillaume Roth, nouveau président de l'UPJ, critique l'évolution récente de la réglementation Photo : E. Basuyau-Astorg

Traditionnellement, Phytoma donne la parole aux dirigeants d'organismes liés à la santé végétale(1). Or l'UPJ a un nouveau président, Guillaume Roth. Son discours tranche avec celui de son prédécesseur, Christophe Juif, il y a trois ans(2).

Rupture ? Pas au sein de l'UPJ. Mais le contexte a changé ! Explications.

Amendement couperet

Phytoma : Le 30 septembre dernier, vous avez, lors d'une conférence de presse, critiqué un amendement à la loi de transition énergétique.

Guillaume Roth : Oui, c'est celui qui accélère de trois ans l'interdiction de la plupart des produits phytos(3) dans les espaces publics. C'est révoltant, inadmissible, inacceptable ! Cet amendement couperet accélère un processus commencé en février dernier avec la loi Labbé. Ce sont deux textes inutiles, illogiques, qui ne sont même pas efficaces vis-à-vis de leurs objectifs affichés.

Vous êtes dur ! Il y a trois ans, votre prédécesseur expliquait que le plan Ecophyto, c'était logique, et positivait l'arrêté de 2011 restreignant les pesticides sur les lieux publics. L'UPJ a-telle changé ?

Pas du tout. Notre position reste la même. D'ailleurs, Christophe Juif s'est fait le porte-parole de notre colère lors de la sortie de la loi Labbé. Cette loi et l'amendement à la loi de transition procèdent d'une même logique, ou plutôt d'un même illogisme : la prohibition sans concertation.

Illogisme énergétique

Pourquoi trouvez-vous cela illogique ?

D'abord, je ne vois pas le rapport entre cet amendement et le sujet de la loi. Il y a même une contradiction. C'est peut-être un détail, mais il montre bien l'illogisme de la chose.

Avec la transition énergétique ?

Franchement, en espaces verts municipaux, où les neuf dixièmes des opérations phytosanitaires sont du désherbage, remplacer le désherbage chimique par du désherbage thermique ou mécanique, c'est multiplier la consommation d'énergie et les émissions de GES (gaz à effet de serre) et de particules fines... Tout le contraire de l'objectif de la loi.

Moins pour le désherbage mécanique que pour le thermique, tout de même.

C'est exact, disons que le thermique bat tous les records. Mais le désherbage mécanique reste moins bien placé que le chimique en matière d'économies d'énergie, de réduction des GES et des particules, bref d'impact global sur l'environnement.

Ce n'est pas nous qui le disons : ce sont les résultats de Compamed, l'étude commanditée, encadrée et mise au fond d'un placard internet par le ministère de l'Environnement

Illogisme écologique

Elle dit que le désherbage mécanique non mécanisé – en clair, la binette – est moins impactant.

Il l'est moins que le désherbage mécanisé, c'est vrai, mais la différence n'est pas nette vis-à-vis du chimique. Cela dépend des critères choisis. De plus, même si c'est un travail peu qualifié, vu le nombre d'heures exigées, cela revient très cher en main-d'œuvre... Franchement, quelle municipalité, par les temps qui courent, va se payer des armées de cantonniers ?

Elles peuvent aussi baisser la surface à désherber. Par exemple, enherber...

C'est possible par endroits mais pas partout. Là où c'est possible, je vous signale que l'herbe doit être tondue périodiquement, sauf à rendre les lieux impraticables... Par ailleurs, il restera toujours des surfaces à désherber dans les jardins et espaces verts ouverts au public.

La solution adoptée, je le crains, ce sera la minéralisation/imperméabilisation : bétonner, goudronner, daller, paver, gravillonner sur géotextile, voire étaler de la pelouse synthétique... Quel bilan pour la biodiversité ! Quel effet sur le ruissellement des eaux de pluie ! Bref, quel illogisme pour l'environnement !

Et puis, même une surface imperméable, il faut l'entretenir. La pelouse en plastique « vieillit », la végétation pousse entre les dalles et les pavés, crève la couche de goudron, de béton, de géotextile et gravillons... Par ailleurs, si on ne peut pas soigner certains végétaux, on laissera végéter voire mourir ceux qui sont en place, on en arrachera et surtout on ne replantera pas.

Offre plurielle et biocontrôle

Mais il reste les produits de biocontrôle et UAB, épargnés par l'interdiction... L'UPJ serait-elle devenue hostile à ces produits, alors qu'elle parlait d'offre plurielle il y a trois ans ?

Aucune hostilité, au contraire, et nos adhérents proposent une offre toujours aussi plurielle. Il y a les matières fertilisantes et supports de culture, les biocides et, enfin, les produits phytos. Or, parmi ces derniers, nous ne vendons pas seulement des produits chimiques. Le biocontrôle représente environ 10 % de notre activité phyto en termes d'unités commerciales vendues. Ce n'est pas la majorité mais ça n'est plus la marginalité.

Dix pour cent de biocontrôle ? C'est davantage qu'en agriculture, où il pèse 5 % du marché selon IBMA. Mais, en épargnant les produits de biocontrôle et UAB, les lois vont les faire se développer, non ?

Vous croyez que sans la loi, ils ne le feraient jamais ? Mais c'est faux ! L'amendement couperet ne donne plus que jusqu'au 31 décembre 2016 pour lancer de nouveaux produits. Mais il faut au moins huit ans pour développer un produit phyto et le faire autoriser !

Même en tenant compte des produits de biocontrôle pour lesquels le processus est lancé, c'est impossible d'être prêt dans deux ans, notamment pour le désherbage.

Donc, dans deux ans, de nombreuses municipalités n'auront plus que deux possibilités dans certains espaces :

– la minéralisation, merci la biodiversité ;

– du désherbage plus cher, merci les impôts, plus gourmand en énergie et plus polluant, merci l'environnement, et moins efficace, merci le sentiment qu'on ne néglige pas le quartier.

Et vous trouvez que c'est logique ? Moi je trouve ça plutôt contre-productif.

Bon, voilà votre avis sur l'amendement... Mais la loi de février(4), dans sa version initiale ?

Elle octroyait trois ans de plus pour nous retourner. Ces trois ans sont indispensables pour nous donner le temps de faire évoluer nos gammes. Mais la loi elle-même n'était pas nécessaire pour nous obliger à le faire. Nous ne l'avons pas attendue. Les produits qui sortiront d'ici début 2020, nous les développions déjà avant qu'on parle de cette loi en septembre 2013...

Mention jardin : la vertu bien avant l'heure

Vous verdissiez vos gammes, avant ?

Je n'aime pas le mot verdir, on dirait que l'on parle de green-washing...

Et ce n'est pas du green-washing ?

Pas du tout ! Le green-washing, c'est quelque chose dont on se vante mais qui est marginal dans la réalité. Avec 10 %, le biocontrôle n'est pas marginal.

Mais il n'y a pas que le biocontrôle dont il faut parler. D'abord, cela fait longtemps que nos adhérents ont fait évoluer leurs gammes et que l'UPJ les accompagne pour cela. Jusqu'ici, nous avons parlé des espaces publics, visés par l'amendement et par le premier volet de la loi Labbé. Mais cette loi a un second volet qui va interdire les produits phytos aux jardiniers amateurs début 2022. Or, pour les produits amateurs, nous avons travaillé à la mise au point de la mention jardin, en concertation avec les pouvoirs publics de l'époque... Avant Ecophyto.

Ah oui, je relis Phytoma, l'UPJ a commencé avec le ministère de l'Agriculture en 1992 pour le choix des critères puis l'examen des produits, et la mention est obligatoire depuis le 1er octobre 2000(5).

Voilà... Savez-vous que nos adhérents ont banni tous les insecticides à base de lindane dès 1994, en jardins et en espaces verts, alors que l'interdiction n'est advenue en agriculture qu'au 1er juillet 1998... Et qu'on trouvait encore des shampoings au lindane en pharmacie il y a trois ans ?

Savez-vous aussi que, pour beaucoup de jardiniers, ailleurs qu'à Paris et ses ministères, le jardin potager et fruitier est une ressource alimentaire croissante face à la crise ?

Nous sommes fiers de leur fournir, avec la mention jardin (EAJ), des produits sécurisés qui leur évitent de récolter des fruits et légumes pourris et piqués avec les risques sanitaires que cela induit, ou de les perdre et d'acheter des fruits et légumes d'importation – je parle de gens modestes qui n'ont pas les moyens de se payer du haut de gamme made in France... La mention jardin est une fierté de l'UPJ ; et une preuve qu'on peut bien mieux avancer par la concertation que par la coercition, l'« écologie punitive »...

Au fond, vous êtes fier de pratiquer la vertu depuis bien avant 2008 et le début d'Ecophyto.

En tout cas, en jardin et en espaces verts, nos gammes n'ont pas cessé de s'améliorer. Non seulement les tonnages et le nombre d'unités vendues ont baissé, objectif d'Ecophyto, non seulement les produits de biocontrôle sont à 10 %, mais la proportion de produits EAJ restant classés irritants ou sensibilisants, etc. n'a cessé de baisser, même si elle remonte un peu en 2014.

Le cas du classement « tox »

C'est dommage... Pourquoi ?

Effet d'anticipation de la loi : nos distributeurs vendent de plus en plus de produits UAB, dont des fongicides à base de cuivre classés remplaçant des produits non classés.

Mais il existe des produits UAB à base de cuivre non classés, pour les professionnels et les amateurs !

Exact. Mais il n'y a aucune incitation légale à les choisir plutôt que d'autres, et pas d'information vraiment visible...

Pour beaucoup de nos clients, la mention « utilisable en agriculture biologique », visible sur l'étiquette avec son logo bien connu, est plus motivante que l'absence de classement qui n'est signalée sur l'étiquette que par l'absence de pictogramme de danger. Revenons aux lieux publics, nous avions joué le jeu de l'arrêté Lieux publics de 2011. Nous avions accepté le principe d'une gestion différenciée avec restriction dans le choix des produits sur les lieux accueillant des enfants et des personnes vulnérables.

La mesure est reprise dans la Loi d'avenir agricole du 13 octobre.

La loi confirme l'arrêté. Mais ce n'est pas cette loi qui nous pose problème, même si elle nous impose des restrictions supplémentaires comme l'interdiction de la publicité sur les lieux de vente aux amateurs.

Notre problème, c'est la loi Labbé, cette prohibition sans raison. D'ailleurs, comme toute prohibition, je crains fort les contournements de la loi...

Les mixtures douteuses sur internet ?

Par exemple. Quel bilan écologique et de santé, si des préparations non contrôlées se baladent sur le terrain au lieu de nos produits autorisés et sécurisés ?

Je reviens à notre déception. Nous avons été les champions de la concertation avec les pouvoirs publics, de la coopération, du dialogue constructif. Nous nous sentons les dindons de la farce. Cela donne raison à d'autres unions professionnelles qui nous trouvaient trop conciliants...

Ils doivent bien rire...

Ils riront moins quand ce sera leur tour. Nous pesons 5 % du marché phyto français, vous croyez que personne ne vise les 95 % restant ? En attendant, et à regret, nous changeons de ton...

Action juridique en cours

Justement, qu'allez-vous faire ? Le 30 septembre, vous vous plaigniez de ne pas avoir été reçus par le ministère de l'Environnement.

Nous l'avons été depuis. Mais en vain, la loi votée par l'Assemblée le 14 octobre contient l'amendement. Nous allons bien sûr agir auprès du Sénat, pour tenter de faire modifier le texte.

Par ailleurs, nous avons déposé une plainte contre la loi Labbé auprès de l'Union européenne. Elle suit son cours. J'ai bon espoir, vu nos arguments de forme et de fond.

Quels arguments ?

Pour la forme, il y a des notifications qui n'ont pas été faites dans les règles auprès de l'Union européenne. Mais pour moi, le fond aussi est important. Nous estimons qu'il n'y a pas proportionnalité entre les risques et la loi. Avec la mention EAJ et l'arrêté lieux publics, la réglementation française des ZNA est plus sécurisante qu'ailleurs en Europe, et la loi nous impose des restrictions supérieures à celles édictées dans d'autres pays. C'est logique ?

Nous ne sommes pas un lobby de pesticides chimiques, nous regroupons une offre plurielle. Nous ne défendons pas de produits scandaleusement dangereux, nous nous sommes interdits nous-même d'en fabriquer et d'en vendre. Nous défendons des produits qu'il est illogique d'interdire – et qui représentent 1 500 emplois directs, 4 000 indirects...

Autres chantiers : tant qu'il y aura des acteurs

Dernier point, est-ce que cette loi va vous faire abandonner tout travail autre que la défense syndicale ?

Non. Nous continuerons à travailler sur les biocides, ainsi que sur les matières fertilisantes pour lesquelles nous poussons la marque Produit Naturel qui marche très bien, et sur lesquelles nous travaillons à l'harmonisation réglementaire européenne. Nous continuerons à pousser nos adhérents à développer notre offre biocontrôle, ni plus ni moins qu'avant la loi. D'ailleurs, Jacques My, notre directeur général, assure depuis septembre dernier la présidence par intérim de l'Académie du biocontrôle.

Nous continuerons à encourager nos adhérents à lancer des produits toujours plus sécurisés – sauf hélas ceux que la loi nous interdira de vendre ! Je parle des produits chimiques non classés. Nous continuerons à promouvoir les bonnes pratiques, le « Traiter, c'est pas automatique, tout commence par un bon diagnostic », la Clinique des plantes... Enfin... À condition que des lois illogiques ne fassent pas couler tous les acteurs du secteur.

<p>(1) Par exemple celui d'IBMA France, association des fabricants de produits de biocontrôle, en p. 12 de ce numéro !</p> <p>(2) Ecophyto 2018, mais si, c'est logique – Christophe Juif, Président de l'UPJ, explique pourquoi cette union professionnelle participe au plan Ecophyto 2018 issu du Grenelle de l'environnement. <i>Phytoma</i> n° 648, novembre 2011, p. 17 à 19.</p> <p>(3) Dans tout cet article, phyto = phytopharmaceutique.</p> <p>(4) Loi n° 2014-110, dite aussi Loi Labbé. Voir article p. 26 à 30.</p> <p>(5) Mention jardin, mise en place. Phytoma n° 532, novembre 2000, p. 4.</p> <p>S. Marthon-Gasquet et M. Decoin. Mention jardin, application. <i>Phytoma</i> n° 539, juin 2001, p. 46-47.</p>

L'UPJ et Guillaume Roth

L'UPJ, Union des entreprises pour la protection des jardins et des espaces publics, regroupe actuellement 34 entreprises, spécialisées en phytopharmacie (conventionnelle et biocontrôle), en MFSC (matières fertilisantes et supports de culture), et/ ou en hygiène publique.

Guillaume Roth, élu le 17 juin président de l'UPJ, travaille depuis plus de vingt ans chez Scotts France SAS, dont il est depuis 2013 vice-président, directeur général Europe de l'Ouest (France, Benelux, Europe du Sud).

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RÉSUMÉ

CONTEXTE - La Loi du 6 février 2014 prohibe les produits phytos (sauf UAB et de biocontrôle listés) des espaces verts publics à l'horizon 2020, et interdit les produits phytos (sauf UAB et de biocontrôle) aux amateurs à l'horizon 2022, et un amendement au projet de loi de transition énergétique avance l'échéance sur les espaces publics.

AVIS - Le nouveau président de l'UPJ, traditionnellement interviewé par Phytoma suite à son élection, commente cette actualité. Très critique, il estime en particulier que ces textes auront des effets néfastes sur les pratiques, ainsi que sur leurs impacts environnementaux (énergie, biodiversité) et de sécurité (type de produits).

MOTS-CLÉS - ZNA (zones non agricoles), bonnes pratiques en ZNA, réglementation, produits phytos (phytopharmaceutiques), UAB (utilisables en agriculture biologique), biocontrôle, loi n° 2014-110 du 6 février 2014, loi de transition énergétique, UPJ (Union des entreprises pour la protection des jardins et des espaces publics).

POUR EN SAVOIR PLUS

PROPOS RECUEILLIS PAR : *M. DE COIN, Phytoma.

CONTACT : m.decoin@gfa.fr

LIEN UT ILE : www.upj.fr

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