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Entre la crainte et l'Eldorado

La vigne - n°96 - février 1999 - page 0

On a jamais autant parlé du vin sur le marché chinois. Avec le développement des vignobles locaux et le boom des importations, le potentiel de consommation s'annonce énorme, peut-être même trop beau...

Contrairement aux idées reçues, la Chine (1,2 milliard d'habitants) a une tradition viticole millénaire, principalement dans les provinces du Nord (Shandong, Hebei, Gansu, Henan...). Si les cépages traditionnels ont des noms chantant (plume blanche, oeil de dragon...), on trouve aussi des variétés européennes, introduites à la fin du siècle dernier (riesling, chardonnay, gamay, cabernet sauvignon, muscat...). D'après les statistiques, à manier avec prudence, les surfaces plantées en cépages occidentaux atteignent 56 000 ha, dont un tiers en rouges. Ces chiffres sont à comparer avec les 160 000 ha que comprendrait le vignoble du pays (dont une partie en raisin de table), avec lequel on élabore historiquement un ' vin ' local (1).Dès l'ouverture du marché chinois à la fin des années soixante-dix, des sociétés locales sollicitèrent les pays viticoles étrangers, dont la France. Remy Martin (Dynasty), Pernod-Ricard (Dragon Seal), Cereoilfood (Great Wall), Allied Domecq (Huadong) ou, plus récemment, Bernard Taillan et William Pitters (groupes bordelais) ont créé des joint-ventures avec des sociétés chinoises, passage obligé pour investir sur place. Leur but : planter des vignobles.' La Chine est un pays intéressant pour la qualité que l'on peut apporter au vin ', explique Jérome Sabaté, l'oenologue de Pernod-Ricard winery. Formé à Montpellier, il travaille avec trois cents Chinois et quelques Français expatriés. La cave, installée à Pékin, produit 10 millions de bouteilles, dont 10 % de type occidental. La technologie hexagonale est ici un gage de qualité, comme en témoigne l'équipement de la cave. ' Nous développons aussi un effervescent en méthode traditionnelle et des vins élevés en fûts de chêne. C'est rarissime en Chine ', déclare-t-il.En superficie, la Chine est un pays grand comme l'Europe. Les disparités climatiques sont énormes. Le sud, sous influence tropicale, rend difficile l'implantation de vigne. Le nord-ouest, le Xinjiang, froid et sec, serait plus propice... sans les problèmes politiques liés à la minorité musulmane Ouïghoure. Le nord-est reste la région privilégiée pour la viticulture, comme le prouvent les implantations actuelles. Les vignobles de Dynasty, Dragon Seal ou Great Weal s'y trouvent (région du Hebei, Tianjin). Ici, sont concentrés la plupart des cépages occidentaux. Mais le climat reste rude : hiver froid et sec (jusqu'à - 30°C), printemps court, été chaud et humide (30°C). Les précipitations varient entre 400 et 600 mm. L'irrigation est nécessaire ainsi que de nombreux traitements curatifs contre les parasites en été... sans oublier l'enfouissement des pieds en hiver!Les principaux parasites sont le mildiou, le rot blanc, le botrytis, l'enthracnose et l'oïdium. Leur développement est favorisé par l'influence tropicale. La pression est telle que les traitements à la bouillie bordelaise et au souffre doivent être répétés souvent. La vigne est palissée à trois fils dans le Hebei, pour une hauteur totale de 1,50 m. La distance interrang est importante (3 m), mais nécessaire pour enfouir les ceps en hiver. La taille doit aussi s'adapter : on laisse trois ou quatre sarments de cinq à sept bourgeons francs qui seront déterrés en mars avant d'être retaillés.Récemment, des spécialistes ont signalé quelques foyers de phylloxéra et conseillent désormais de planter des greffés soudés. Les plants sont, à l'origine, importés, notamment par des pépiniéristes français. Sous la pression des Autorités chinoises, ils sont de plus en plus produits localement. Les modes de culture nécessitent une main-d'oeuvre importante. Par exemple, dans le Hebei, durant une année, un travailleur s'occupe de 0,2 à 0,4 ha de vignoble. Par ailleurs, les prix du raisin varient d'un cépage à l'autre, mais tournent autour de 3,50 F/kg.Les données climatiques sont un peu différentes dans le Shandong (sud-est de Pékin) avec des influences maritimes. Huadong Winery et William Pitters Quingdao sont les principales sociétés implantées. Ce dernier produit du vin depuis 1994. Le vignoble s'étend sur 100 ha plantés. Le potentiel viticole est indéniable. Un climat plus clément, la présence de coteaux ensoleillés et des paysans connaissant les techniques de taille (culture d'arbres fruitiers) en font la région phare de la viticulture chinoise. Huadong Winery, spécialiste des vins blancs secs, fait figure de référence. La winery s'étend sur 700 ha.Les 3 millions de bouteilles produites annuellement sont commercialisées à 90 % dans la péninsule du Shandong. Cette réussite est le résultat d'un investissement dans la durée, comme l'explique Nicolas Grima, responsable de la société Agro Business Company, basée à Bordeaux, et l'un des fondateurs de la winery : ' Pour réussir en Chine, il faut une petite structure et investir sur le long terme. L'idéal est d'instaurer une relation de confiance avec les Chinois, sinon ils ne se sentent pas impliquer dans l'entreprise. 'Avec 4,5 Mhl (+ 30 % en cinq ans), la Chine se situe au treizième rang mondial des pays producteurs de vin. Les Autorités encouragent la production de vin, produit de substitution aux traditionnels alcools forts à base de céréales, dévoreurs de riz et fléau national.Cent millions de Chinois consommeraient des produits occidentaux. On évalue à 0,25 l de vin, la consommation moyenne par an et par personne, dont à peine un tiers de vin de type occidental. Mais ces chiffres traduisent mal les subtilités de ce pays.' Certains croient qu'il s'agit d'un Eldorado, mais les Chinois sont joueurs. C'est un marché de spéculation dans lequel beaucoup se brûlent les doigts ', prévient Paulin Calvet, de la société Jean-Pierre Moueix (négociant girondin).L'attraction pour le marché chinois est forte mais les risques le sont aussi. Les taxes à l'importation sont considérables (65 %). Du coup, les importations illégales sont légion, faussant les chiffres officiels. La concurrence est sévère entre les vins occidentaux élaborés sur place. Concernant les importations, la France est largement en tête (la moitié des 3 Mhl importés, chiffres de 1996).Les vins importés sont souvent des produits d'entrée de gamme de qualité médiocre. Les blancs, plus adaptés au goût local dans les années 1980, sont délaissés au profit des rouges, French paradox oblige. Entre 1995 et 1997, les importations de vins tranquilles ont explosé (plus de 1 000 %)... avant de fléchir en 1998. Elles seraient en baisse de plus de 50 %, selon les douanes françaises. D'après certaines analyses, ce fléchissement, résultat d'un stockage important, n'est que temporaire. Les réseaux d'importation et de distribution ne sont pas encore organisés. ' Les Chinois ont davantage besoin qu'on leur enseigne le vin que de leur vendre des produits de qualité médiocre, qui risquent de tuer le marché ', souligne un spécialiste. Deux manifestations viticoles, d'origine française, vont dans ce sens : le salon Vinexpo, qui s'est décentralisé pour la première fois à Hong Kong l'été dernier, ou Vinitech China (proposé par les organisateurs du Sitévinitech de Bordeaux), dont la première édition aura lieu du 27 au 29 octobre.(1) Le vin traditionnel chinois est composé de vin de base issu de cépages traditionnels, fortifié à 15 %, édulcoré et additionné d'arômes naturels de fleurs. Il représente 70 % de la production de vin en Chine mais sa part de marché régresse au profit du vin de type occidental.

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