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La viticulture bio moins douce qu'on ne le croit

La vigne - n°182 - décembre 2006 - page 0

Des chercheurs suisses observent que la conduite en bio nécessite, en moyenne, deux passages de plus qu'en raisonné et provoque une baisse des typhlodromes. Le CIVC montre que l'accumulation du cuivre en bio impacte la vie des sols.

Cela va à l'encontre des idées reçues. Selon deux études récentes, la viticulture bio peut avoir un impact négatif sur la faune auxiliaire. Dans certaines situations, elle serait même plus défavorable que la viticulture raisonnée. Il y a de quoi s'étonner et pourtant... La station de recherche Agroscope Changins-Wadenswil (Suisse) a observé pendant sept années, de 1998 à 2004, une parcelle de chasselas conduite sur une partie en production intégrée et sur l'autre en bio. Elle constate que la conduite en bio utilise globalement moins de matières actives que la conduite intégrée. Néanmoins, les interventions sont plus fréquentes, pour assurer une protection suffisante contre le mildiou et l'oïdium.

« Dans nos conditions de suivi en bio, il faut en moyenne deux traitements supplémentaires par rapport à la variante intégrée, car on utilise des produits de contact à faible persistance d'action », expose Christian Linder, de l'Agroscope de Changins. Or, qui dit plus de passages, dit plus forte consommation d'énergie fossile. Sans compter qu'en 1998, année de forte pression, les raisins bios furent atteints d'oïdium. Du coup, en moyenne, le coût de la protection phytosanitaire en bio est 40 % plus élevé qu'en raisonnée, du fait des frais de mécanisation et de main-d'oeuvre plus importants. « Mais vaut-il mieux passer deux fois plus de temps sur un tracteur, ou balancer dans la nature des produits de synthèse dont on ne connaît pas encore leurs effets à long terme ? » s'interroge Christian Linder.
Autre observation des Suisses : dans la variante bio, les populations de typhlodromes sont moindres qu'en viticulture intégrée. Ils ont réalisé quarante contrôles visuels durant les six années d'observation. Dans 54,3 % des contrôles, les typhlodromes ont été plus nombreux dans la partie intégrée. Dans 37,1 % des cas, les populations étaient similaires. Dans 8,6 % des cas, elles étaient plus importantes en bio. Ce constat s'explique par la répétition quasi hebdomadaire des traitements soufrés en bio. Ces derniers freinent le développement des typhlodromes, comme cela a été démontré en arboriculture. Ce n'est qu'une demi-surprise, les propriétés acaricides du soufre sont connues. En plus, certains fongicides organiques utilisés en Suisse en bio (Myco-Sin, Ulmasud) sont aussi connus pour être moyennement toxiques sur les typhlodromes. Ces produits sont d'autant plus pénalisants sur cet auxiliaire que les populations automnales sont faibles l'année précédente.
« A première vue, cela semble défavorable pour la viticulture bio. Mais en moyenne, sur les sept années de suivi, les typhlodromes ont toujours été en nombre suffisant pour assurer la lutte biologique. Dans les deux modalités, il n'y a pas eu besoin d'acaricides », tempère Christian Linder. En plus, ce dernier rapporte d'autres observations portant sur des acariens prédateurs du sol qui, là, plaident en faveur de la conduite bio. Dans la modalité bio où les sols sont travaillés, ces acariens sont plus nombreux que dans la partie intégrée où les rangs sont désherbés chimiquement.
De son côté, le Comité interprofessionnel du vin de Champagne étudie, depuis 1998, une parcelle conduite moitié en biodynamie, moitié en viticulture raisonnée. Les premiers résultats au niveau de l'activité biologique des sols montrent que le passage d'une viticulture conventionnelle à une viticulture alternative, raisonnée ou biodynamique améliore significativement l'activité biologique des sols. Toutefois, le bénéfice est plus important en viticulture raisonnée. En effet, si en 2001, les populations de lombrics étaient identiques dans les deux modalités, en 2005, elles sont nettement plus abondantes dans la partie raisonnée. Pareil pour la biomasse microbienne, elle est légèrement supérieure en viticulture raisonnée. Ce résultat s'explique par l'accumulation de cuivre dans les horizons superficiels du sol en biodynamie. En excès, il bloque certaines enzymes nécessaires à la survie des microbes. Mais reste à voir si cette tendance au bout de sept ans se confirme sur une plus longue période.
« Je ne suis pas étonné de ces résultats , indique Jacques Serre, président de Terra Vitis. En viticulture raisonnée, nous utilisons des produits moins virulents, nous faisons moins de passages. Ce mode de production concilie à la fois la protection de l'environnement, le respect du consommateur, et la rentabilité des exploitations . »

De son côté, Olivier Durand, viticulteur bio et membre de la commission technique de l'Association interprofessionnelle des vins biologiques du Languedoc-Roussillon, est plus dubitatif. « On nous reproche l'utilisation excessive de cuivre pour lutter contre le mildiou. Or, cette année, comme bon nombre de mes collègues, je n'en ai pas appliqué. Quant aux nombres de passages, lorsque je discute avec des vignerons en viticulture raisonnée, je me rends compte que je n'en fais pas plus qu'eux. La seule chose que l'on pourrait nous reprocher, c'est l'emploi de la roténone, insecticide puissant, pour lutter contre la flavescence dorée. Je suis pour l'utilisation des insecticides moins agressifs. Je ne suis pas sectaire, je suis pour l'évolution de la viticulture bio. »

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