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DOSSIER - À la reconquête de la biodiversité

À la reconquête de la biodiversité

CHRISTELLE STEF - La vigne - n°253 - mai 2013 - page 22

Les vignes ne sont pas des déserts, loin de là. Les arthropodes et les oiseaux y sont bien présents. Pour préserver et enrichir cette biodiversité, les viticulteurs ne ménagent pas leurs efforts.

Ces dernières années, plusieurs vignobles ont mis en place des suivis de la biodiversité. Certains le font à titre individuel, d'autres dans le cadre du programme européen dénommé Biodivine (voir encadré). Bonne nouvelle : les premiers résultats montrent que la vie sauvage est bien présente dans les vignes et sous toutes ses formes. « Certes, les espaces cultivés sont moins riches en biodiversité que les prairies, les haies et les talus, mais la biodiversité est plus importante dans les vignes que dans les cultures annuelles et dans les vergers. Les viticulteurs ne s'en sortent pas trop mal », assure Maarten Van Helden, chercheur à Bordeaux Sciences Agro. Petit tour d'horizon.

ARTHROPODES : Une vie grouillante même au coeur des vignes

Les arthropodes (insectes, araignées, cloportes, mille-pattes, etc.) sont un bon indicateur de la biodiversité globale. Ils sont donc suivis dans l'étude Biodivine. Pour cela, les naturalistes piègent les arthropodes volants dans de grands entonnoirs jaunes et attrapent les rampants dans de petites trappes creusées dans le sol. Dans chaque région, ils placent vingt-cinq de chacun de ces deux pièges dans les vignes et leurs abords et les relèvent régulièrement de mi-avril à fin juin. C'est ainsi qu'ils arrivent à compter les insectes, araignées, cloportes et autres mille-pattes qui grouillent dans les vignes. Un travail... de fourmi.

En 2011, dans les Costières de Nîmes (Gard), les techniciens ont ainsi piégé 52 000 bestioles appartenant à l'embranchement des arthropodes. Compte tenu de leur nombre, ils n'ont pas formellement identifié chacune d'entre elles. Ils les ont simplement classées en morphotypes selon leur apparence. Ils ont ainsi dénombré 585 morphotypes différents.

En 2012, les techniciens ont relevé 45 000 arthropodes appartenant à 570 morphotypes. « La vigne est un espace dans lequel se trouve un cortège d'arthropodes relativement riche », commente Benjamin Porte, de l'Institut français de la vigne et du vin (IFV), qui suit le site des Costières de Nîmes.

Josépha Guenser, de Vitinnov, suit le site de Saint-Émilion (Gironde). Elle confirme et précise : « En terme d'abondance, on dénombre à peu près autant d'arthropodes dans les vignes que dans les milieux semi-naturels (haies, forêts...). Mais dans les vignes, la diversité est plus basse. Certaines morpho-espèces pullulent. Les populations sont aussi plus sujettes à des fluctuations. Il y a un meilleur équilibre dans les espaces semi-naturels. »

Dans les pièges installés en Bourgogne, les naturalistes ont comptabilisé près de 29 000 arthropodes appartenant à 631 morphotypes. Un résultat plutôt encourageant. « Les viticulteurs ont été les premiers surpris par ces chiffres, rapporte Gaspar Desurmont, du Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne (BIVB). Ils ne s'attendaient pas à ce qu'il y ait autant d'insectes dans les vignes. Cela leur permet de prendre conscience du niveau de biodiversité et de l'importance de la préserver. Depuis plusieurs années, ils ont réduit les traitements insecticides, cela a permis aux arthropodes de proliférer. »

Les parcelles situées à proximité d'espaces semi-naturels hébergent la faune la plus variée. « Plus il y a de haies situées dans un rayon de 300 mètres autour des vignes, plus il y a de biodiversité dans les parcelles. C'est unanimement ressorti sur tous les sites », analyse Josépha Guenser.

De son côté, le CIVC, l'interprofession champenoise, a mené ses propres suivis selon la même méthodologie que le programme Biodivine. En 2012, il a posé vingt postes de piégeages : cinq dans des vignes proches de grandes cultures, cinq dans des vignes situées à proximité de villages, cinq près de zones forestières et cinq en plein coeur du vignoble. Lors de cette étude, il a capturé 33 000 individus appartenant à 360 morpho-espèces.

« La richesse en arthropodes est intéressante, même en plein coeur du vignoble, constate Alexandra Bonomelli, du CIVC. Il y a un grand nombre d'individus et d'espèces. Le seul bémol est qu'au coeur du vignoble, les populations sont en léger déséquilibre et certaines morpho-espèces pullulent. Il faut voir si ces résultats se confirment dans les années à venir. »

OISEAUX : Plus de cinquante espèces recensées

Là encore, l'état des lieux est encourageant. « Les vignes sont bien visitées par les oiseaux qui viennent s'y nourrir, notamment dans les vignes enherbées », remarque Maarten Van Helden. Ainsi, dans le vignoble de Saint-Émilion, les experts ont identifié 52 sortes d'oiseaux, dont 17 en moyenne par exploitation. Dans les Costières de Nîmes, ils ont comptabilisé 53 espèces au total. C'est à Limoux (Aude) qu'ils en ont observé le plus : 64 espèces avec une moyenne de 16 par point d'observation.

Certaines sont courantes et facilement reconnaissables, d'autres moins. Par exemple, les Costières de Nîmes hébergent l'outarde canepetière, une espèce rare et protégée qui apprécie les espaces dégagés et ouverts.

Beaucoup de ces oiseaux sont insectivores. C'est le cas du serin cini, du pinson et des différentes sortes d'hirondelles, de martinets et de mésanges qui ont été observés à Limoux. Leur présence est un atout car ils sont susceptibles de réguler naturellement les populations d'insectes ravageurs.

Les milieux qui les favorisent ? Les haies, les prairies et les forêts associées aux milieux cultivés. Mais aussi les anciennes bâtisses dans lesquelles ils viennent nicher. « Il est important de maintenir ces aménagements dans le paysage », insiste Maarten Van Helden.

FLORE : Un effet marqué de l'entretien des sols

En 2005 et 2006, l'interprofession champenoise a fait appel à un botaniste pour évaluer la flore présente dans cinq petites régions de son vignoble. Dans chacune d'entre elles, l'expert a effectué des relevés dans 20 à 25 parcelles et alentours (tournières, fossés, lisière de forêt...). Au total, il a inventorié 356 espèces. Observées aux abords des vignes, neuf d'entre elles sont rares ou menacées, comme la guimauve hérissée (Althea hirsuta), une annuelle aux délicates fleurs lilas, le persil des moissons (Petroselinum segetum) ou encore la doucette auriculée (Valerianella rimosa).

« Dans une parcelle, nous avons observé jusqu'à 89 plantes différentes mais ce n'est pas représentatif, explique Alexandra Bonomelli. Le plus souvent la flore était nettement moins riche. Les pratiques d'entretien des sols ont beaucoup d'influence sur cette flore. Or, à l'époque, le désherbage chimique intégral était généralisé. Depuis, les viticulteurs ont développé des alternatives. Nul doute que cela a dû améliorer la biodiversité. »

La Bourgogne, les Costières de Nîmes, Limoux et Saint-Émilion ont réalisé des relevés floristiques entre la mi-avril et la fin juin 2012 et ils prévoient de recommencer cette année. Dans le Limouxin, les botanistes ont ainsi identifié pas moins de 103 espèces au total. Ils ont trouvé quatre à vingt-cinq plantes par parcelle avec une moyenne de douze espèces, ce qui est plutôt modéré. Dans les Costières de Nîmes, ils ont identifié cent espèces avec des valeurs allant de deux à quarante-quatre variétés selon les parcelles.

« Les pratiques d'entretien des sols ont un impact important sur la faune du sol et la flore, indique Benjamin Porte. Cette dernière est principalement constituée d'espèces inféodées aux milieux perturbés, c'est-à-dire des annuelles communes et des plantes dont les graines se dispersent par le vent comme le pissenlit. Dans les tournières, la flore est plus diverse, d'où l'intérêt de les maintenir. Même chose pour les friches qui constituent une banque de graines utile pour la recolonisation de l'ensemble du territoire viticole. »

Biodivine : un projet européen

Biodivine est un projet initié en 2010 et financé par l'Europe dans le cadre d'un programme plus vaste dénommé Life+. L'objectif ? Réaliser l'inventaire de la biodiversité dans plusieurs vignobles et mettre en place des actions pour l'améliorer. Les premières observations ont démarré en 2011 et vont se poursuivre jusqu'en 2014. Au programme : observation des arthropodes, écoute d'oiseaux, relevés floristiques et pose de caméras infrarouges en bordure des vignes pour filmer les mammifères. L'ensemble des résultats sera rendu public début 2015. En France, les suivis se font sur quatre sites : à Saint-Émilion (Gironde), dans les Costières de Nîmes (Gard), à Limoux (Aude) et en Bourgogne. D'autres observations ont lieu dans le Douro, au Portugal, et dans les vignobles du Penedès et de la Rioja, en Espagne. Le vignoble de Saumur-Champigny, dans la vallée de la Loire, sert de référence. En France, le programme est coordonné par l'IFV, Vitinnov et par différents partenaires locaux (BIVB, chambre d'agriculture de l'Aude, syndicats...). En Champagne, le CIVC a rejoint le programme en 2012. Il n'a pas demandé de financement mais se sert de la méthodologie Biodivine pour ses propres suivis.

Les grands îlots favorisent l'eudémis

En 2004, le syndicat des producteurs de Saumur-Champigny, Bordeaux Sciences Agro (BSA), la chambre d'agriculture du Maine-et-Loire et l'École supérieure d'agriculture d'Angers ont évalué l'impact du paysage sur les populations de ravageurs, notamment les vers de la grappe. Pour cela, les chercheurs ont réparti une quarantaine de pièges à eudémis et cochylis dans le vignoble. Premier résultat : plus l'îlot de vignes est grand, plus la pression d'eudémis est forte. « Tant qu'il n'y a que 30 à 40 % de vignes à l'échelle d'une région, l'eudémis ne pose pas trop de problème. En fractionnant les grands îlots de vignes par des haies, cela pourrait réduire la pression », explique Maarten Van Helden, de BSA. En 2009 et 2010, en parallèle de ce suivi, les experts ont également recensé les arthropodes dans une trentaine de parcelles et effectué des relevés floristiques. L'objectif : avoir un point zéro de la biodiversité dans les vignes pour mesurer ensuite l'impact des aménagements réalisés (plantation de haies) et du changement des pratiques des viticulteurs. « En deux ans, nous avons recensé plus de 700 morpho-espèces d'arthropodes, ce n'est pas négligeable », note Marie-Anne Simonneau, chargée du projet biodiversité au syndicat. Un autre point sera réalisé d'ici deux à trois ans.

L'essentiel de l'offre

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