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Magazine - Histoire

Période : XVIIIe siècle Lieu : France Hiver 1709 Après le gel, on plante à tout-va

FLORENCE BAL - La vigne - n°283 - février 2016 - page 75

Après le terrible gel de 1709, les vignerons ont reconstitué le vignoble à la hâte, causant une surproduction une dizaine d'années plus tard. Dès 1722, les autorités locales, puis le roi de France, ont tenté d'interdire les plantations nouvelles.
Peinture de Felix Naigeon, 1883, Beaune, musée du Vin de Bourgogne. © DEAGOSTINI/LEEMAGE

Peinture de Felix Naigeon, 1883, Beaune, musée du Vin de Bourgogne. © DEAGOSTINI/LEEMAGE

Au début du XVIIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, les dégâts du « grand hyver » de 1709 sont considérables. De mémoire d'homme, on n'avait jamais vu un tel gel. « Presque tous les vignobles furent détruits en France, à l'exception de ceux du pourtour méditerranéen [...], relate le géographe Roger Dion dans son Histoire de la vigne et du vin. C'était désormais la seule contrée qui pouvait fournir du vin à tout le pays. »

« Partout, dès 1710, les hauts prix atteints par le vin poussaient les vignerons à replanter », raconte, pour sa part, le géographe Marcel Lachiver dans son livre Vins, vignes et vignerons. « Parfois, ils se contentaient de replanter les souches disparues avec les mêmes cépages et sur les mêmes terrains. Mais, souvent, ils étendirent leurs plantations, d'où cette fureur de planter dans tout le royaume, très vite dénoncée par les autorités. » À cette occasion, nombre d'entre eux adoptent des cépages nouveaux. « Dans le pays nantais, le melon de Bourgogne, qui ne donnait qu'un vin blanc médiocre dans sa province d'origine, fit une belle carrière qui continue sous le nom de muscadet, poursuit Marcel Lachiver. Dans la région parisienne, les plants fins déjà concurrencés par le gouais disparurent presque totalement au profit du gamay qui entama une carrière peu glorieuse marquée du sceau de la quantité. » Le gamay s'établit ainsi dans le Lyonnais, en Île-de-France et dans le Val de Loire.

« S'ouvre alors une période de dégradation qui va durer plus de deux siècles. Elle va être marquée par le recul des plants nobles et par l'extension des plants communs ou grossiers dans tous les vignobles. Même la Bourgogne sera touchée par cette course à la quantité », poursuit le géographe.

La croissance de la population et l'habitude qui s'affirme de boire de plus en plus de vin dans les classes populaires incitent à l'expansion. « Avec moins de 2 ha de vigne, un vigneron peut faire vivre sa famille, quand 10 ha de céréales ne suffisent pas à assurer son pain quotidien. À partir du moment où de plus en plus de petits paysans se lancent dans la culture de la vigne, car elle est le meilleur moyen de tirer parti d'une toute petite propriété et de subvenir à une famille, la production à tout prix devient une nécessité absolue et l'avilissement de la qualité en est la conséquence. »

En province, les propriétaires de vignobles fins craignent une concurrence déloyale des plants communs. Ils décident d'agir. En 1722, le parlement de Metz interdit de planter des vignes nouvelles et ordonne d'arracher toutes celles plantées depuis le début du siècle et qui n'existaient pas auparavant. Le 16 janvier 1725, à la suite de l'importante récolte de 1724 et à l'effondrement des prix, un arrêt du conseil royal dénonce « l'imprévoyance des vignerons qui ne se sont pas mis en peine de la trop grande abondance du vin » et interdit « toute plantation nouvelle en Touraine et Anjou, sans permission expresse, sous peine de 3 000 livres d'amende ». Le 27 février, l'interdiction s'étend au Bordelais. Aussitôt, le célèbre philosophe du siècle des Lumières, le juriste et vigneron Montesquieu monte au créneau. Pour défendre ses intérêts, il s'insurge contre cette mesure. En 1729, l'arrêt gagne les généralités de Montauban, Riom, Chalon-sur-Saône, Auch, Strasbourg... Enfin, l'arrêt royal du 5 juin 1731 interdit dans tout le royaume les plantations nouvelles « compte tenu de la trop grande abondance des plants de vigne qui occupait une grande quantité de terres propres à porter des grains ou à former des pâturages et multipliait tellement la quantité des vins qu'ils en détruisaient la valeur et la réputation », rapporte Marcel Lachiver.

En réalité, personne ne contrôle vraiment le respect de l'interdiction. En 1759, le Conseil royal annule l'arrêt de 1731, et la liberté de planter redevient totale.

En quelques décennies, les vignerons ont recréé un grand vignoble. « Vers 1700, les vignes couvraient environ 800 000 hectares, commente l'historien Gilbert Garrier. Réduites par le gel à une centaine de milliers d'hectares en 1710, leur superficie dépasse le million d'hectares dès 1730 et atteint 1,6 million d'hectares en 1789. »

Dès lors, deux conceptions de la viticulture s'affirment, l'une quantitative, l'autre qualitative. « Cette différenciation, à tout prendre positive, est aussi la conséquence d'une reconstitution réussie de la viticulture française après le désastre du "grand hyver" de 1709 », conclut Gilbert Garrier.

Bibliographie : Vins, vignes et vignerons, Marcel Lachiver, Éd. Fayard ; Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle, Roger Dion, CNRS. Retour sur 1709, Gilbert Garrier, in Revue des oenologues, n° 154.

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