DOSSIER

Produits phyto destinés aux vergers : le biocontrôle en tête

MARIANNE DECOIN, Phytoma. - Phytoma - n°720 - janvier 2019 - page 16

Sept des dix nouveaux produits phyto autorisés en vergers depuis un an sont de type biocontrôle. Panorama de ces dix nouveautés, sans oublier quatorze produits ayant bénéficié d'extensions d'usage.
 Un produit au phosphonate de potassium, substance inédite sur pommier, a reçu une AMM.  Photo : Pixabay

Un produit au phosphonate de potassium, substance inédite sur pommier, a reçu une AMM. Photo : Pixabay

> Les cerisiers ont vu arriver deux des nouveaux produits de l'année, à base, l'un de Bacillus subtilis contre des bactérioses, l'autre d'isofétamide contre les monilioses. Photo : Pixabay

> Les cerisiers ont vu arriver deux des nouveaux produits de l'année, à base, l'un de Bacillus subtilis contre des bactérioses, l'autre d'isofétamide contre les monilioses. Photo : Pixabay

Dans les vergers, la protection contre les maladies est le secteur qui a bénéficié depuis un an du plus grand nombre de nouveaux produits phyto(1). « Nouveau » signifie ici : dont l'AMM(2) a été donnée en 2018 et qui apporte des substances actives ou des associations de substances inédites.

Quatre biofongicides

UAB, biocontrôle L. 253-5 ou les deux

Sept nouveaux fongicides ont été autorisés, dont quatre de type « alternatif » (voir Tableau 1). Soit ils sont reconnus UAB (utilisables en agriculture biologique) ou destinés à l'être bientôt, soit ils sont intégrés ou intégrables dans la liste « biocontrôle L. 253-5 » (explications dans l'encadré ci-dessus), soit ils cumulent les deux reconnaissances.

Arrivée d'un phosphonate

Ainsi Soriale, de BASF, sera très probablement listé biocontrôle L. 253-5 mais ne sera pas UAB. C'est déjà le cas des autres produits phyto autorisés à base de sa substance active, le phosphonate de potassium.

Cette substance naturelle est un SDN, stimulateur des défenses naturelles (alias SDP, stimulateur des défenses des plantes). Déjà connue sur la vigne contre le mildiou, et sur certaines cultures légumières, elle était inédite dans les vergers.

Le nouveau produit est autorisé contre la tavelure sur pommier et ses cultures rattachées, à savoir le poirier, le cognassier, le nashi, le néflier et la pommette Malus sylvestris (voir Tableau 1).

Le cuivre étend son spectre

À l'inverse, le second produit sera reconnu UAB mais ne sera pas listé biocontrôle. Nommé Evo Tribasic et proposé par Sumi Agro France, il est à base de cuivre, précisément sous forme de sulfate tribasique.

Cette substance minérale est utilisée en vergers depuis des lustres ! La bouillie bordelaise a plus de cent ans, et des produits cupriques sont signalés en vergers dans les années 1960, notre vieille collection de l'Index phytosanitaire de l'Acta en fait foi. Mais, si leur usage sur fruits à pépins relève du plus parfait classicisme, il semble qu'ils aient été moins utilisés sur fruits à coque et à noyau, cloque du pêcher exceptée.

De fait, le nouveau produit a des usages nouveaux pour le cuivre, notamment sur des maladies sur amandier ; voilà pour les fruits à coque. Il est également autorisé contre les tavelures sur certains arbres fruitiers à noyau : pêcher et ses cultures rattachées l'abricotier et le nectarinier, prunier et sa culture rattachée le jujubier (Tableau 1).

Ces nouveaux usages s'ajoutent à d'autres plus « habituels » pour le cuivre dans les vergers déjà cités, mais aussi, notamment, sur cerisier, châtaignier, kiwi, pommier et poirier.

Un organisme subtil en vergers

Quant à Serenade Aso, de Bayer, qui sera vendu sous son second nom commercial Rhapsody, il est d'ores et déjà listé « biocontrôle L. 253-5 » et sa reconnaissance UAB n'est qu'une question de temps. Sa substance active (la souche QST 713 de la bactérie Bacillus subtilis) étant un micro-organisme naturel, elle est acceptée pour l'AB (agriculture biologique) selon les critères européens.

La souche était déjà connue en vergers, mais elle est ici présentée sous une forme qui lui ouvre des usages fongicides inédits :

- monilioses sur amandier (plus d'autres maladies contre lesquelles un ou des produits contenant la souche QST 713 étaient déjà autorisés) ;

- bactérioses sur fruits à noyau, l'efficacité ayant été montrée sur celles causées par des bactéries du genre Xanthomonas (voir Tableau 1).

Un bicarbonate arrive sur l'oïdium

Enfin Vitisan, produit de Biofa distribué par Andermatt France, est à base d'hydrogénocarbonate de potassium, alias bicarbonate de potassium.

Cette substance naturelle était déjà connue dans un produit phyto autorisé en vergers de pommiers contre la tavelure, ainsi que sur pêchers, nectariniers et abricotiers, mais le nouveau produit la fait arriver sur un usage inédit pour elle : l'oïdium sur pommier et ses cultures rattachées (Tableau 1).

Bien entendu, le produit est également autorisé dans les mêmes vergers contre la tavelure. Par aileurs, il est à la fois listé biocontrôle et UAB (voir le site E-phy).

De l'inédit chez les classiques

Un SDHI particulier

Passons aux produits conventionnels. 2018 a vu arriver trois nouveaux fongicides. L'un d'eux introduit une substance active (SA) inédite en vergers en même temps que sur vigne, fraise et colza. La molécule, d'origine japonaise, se nomme isofétamide. Le produit, Kenja (second nom commercial : Kryor), est distribué en France par Belchim Crop Protection.

La substance est un SDHI, c'est-à-dire un inhibiteur de la succinate déshydrogénase, enzyme impliquée dans la respiration cellulaire au niveau des mitochondries. Ce mode d'action est déjà utilisé en vergers, y compris d'abricotier et de cerisier. Mais, argumente la société fabricante, l'isofétamide possède une structure chimique particulière qui lui permet de rester efficace contre des souches de champignons pathogènes résistantes à d'autres SDHI. Le fait a été établi sur Botrytis cinerea, agent de la pourriture grise contre laquelle le produit est autorisé sur vigne et fraisier. En verger, il est autorisé contre les monilioses sur cerisier et abricotier (Tableau 2). Pour en savoir plus, un article a présenté la substance dans Phytoma(3).

Un SDHI associé au pionnier des SDN

Les deux autres produits appliquent un principe commun : tous deux sont des mélanges inédits de deux substances connues séparément en verger, et qui présentent des modes d'action différents entre elles.

Ainsi Luna Care, de Bayer Crop Science, associe le SDHI qu'est le fluopyram (comme dans d'autres produits déclinant « Luna ») et le fosétyl-Al. À l'époque du lancement de ce dernier, dans les années 1970, personne ne comprenait son mode d'action. Il n'agissait pas in vitro, c'est-à-dire sur des cultures de champignons dans des boîtes de Petri. Mais il était efficace quand on le pulvérisait sur des plantes... C'est bien plus tard qu'il a été reconnu comme un SDN. C'est un phosphonate, mais, contrairement à ceux de sodium et de potassium, il n'est pas classé de biocontrôle L. 253-5.

Quoi qu'il en soit, le produit est autorisé :

- contre les tavelures, le chancre européen, le feu bactérien et les oïdiums sur pommier sauf les variétés Golden et ses mutants (Golden delicious, Honey crunch et variétés assimilées [Smoothee, Lysgolden, Golden Reynders, Golden Parsi/Da Rosa, Leratess/Pink Gold, Klon B, Honeycrisp, Morren's, Jonareve]) en raison, précise la décision d'AMM, d'un risque de phytotoxicité sur ces variétés ;

- sur poirier, cognassier et nashi contre tavelure(s), chancre européen, feu bactérien et oïdiums, ainsi que stemphyliose (taches noires) et bactérioses (Tableau 2).

Association de perturbateurs... de signaux cellulaires

Le troisième fongicide classique, Pomax, de Globachem, vient juste d'être autorisé (voir p. 8 et 9 de cette édition). Il associe le fludioxonil et le pyriméthanil. Ces deux substances agissent sur la signalisation cellulaire mais à des niveaux différents. Du reste, elles n'appartiennent pas au même groupe Frac (Fungicide Resistance Action Commitee, organisme international privé de surveillance des résistances des pathogènes aux fongicides et de classement de ces derniers par classe de mode d'action) ni au même groupe R4P (réseau de Réflexion et de recherche sur la résistance aux pesticides, association française de chercheurs du service public ayant publié récemment une classification unifiée des substances phyto par mode d'action(4)).

Le produit est autorisé sur pommier et ses cultures rattachées pour des applications en verger contre la « gloeosporiose et autres maladies de conservation », selon les termes de la décision d'AMM. Celle-ci annonce une efficacité contre Phlyctema vagabunda, l'agent de la gloeosporiose, ainsi que contre Botryotinia fuckeliana, plus connu sous le nom de Botrytis cinerea et agent de l'omniprésente pourriture grise (Tableau 2).

Ravageurs : trois nouveautés pour la confusion sexuelle

Ciblage diversifié et spécifique

Passons maintenant aux innovations visant les ravageurs. Elles ne comprennent aucun pesticide au sens strict, mais seulement trois produits à base de phéromones destinés à la lutte par confusion sexuelle.

Cette technique est quasiment ancestrale dans les vergers français. Cela fait bientôt quarante ans que les premiers produits à base de phéromones de Cydia molesta, la tordeuse orientale du pêcher, appelée « la TOP », ont été autorisés en vergers de pêcher ! L'un des diffuseurs de l'époque, le Rak 5 de BASF, dont l'autorisation date d'octobre 1990(5), est d'ailleurs toujours sur le marché.

Les diffuseurs de phéromones sont utilisés en AB (agriculture biologique) comme en PFI (production fruitière intégrée) et reconnus de biocontrôle L. 253-5. Ils ont une grande spécificité qui garantit leur sélectivité. Autrement dit, la phéromone de femelle d'une espèce donnée attire et désoriente uniquement les mâles de ladite espèce (elle est spécifique) et n'a donc aucun effet direct sur les individus des autres espèces d'insectes présents dans le verger (elle est sélective).

L'avantage est que les insectes et acariens auxiliaires sont épargnés. L'inconvénient est que certains autres lépidoptères ravageurs, que les insecticides au sens strict maîtrisaient « non intentionnellement », peuvent voir remonter leurs populations. Autrefois considérés comme des ravageurs secondaires, voire négligés, ils deviennent « émergents »...

Il existe deux types de riposte possible :

- revenir à des insecticides moins spécifiques (il en existe de biologiques, du reste), mais avec le risque de faire s'écrouler des populations d'auxiliaires et remonter celles de certains autres ravageurs ;

- élargir la cible de la confusion sexuelle en équipant les vergers de diffuseurs de phéromones femelles des ravageurs « émergents » que l'on veut maîtriser.

Les trois produits lancés l'an dernier relèvent du deuxième type de riposte.

Fruits à noyau : la petite mineuse rejoint la tordeuse orientale

Ainsi, deux nouveaux diffuseurs destinés aux vergers de fruits à noyau visent à la fois la petite mineuse du pêcher Anarsia lineatella et la tordeuse orientale, qu'il faut bien se garder de négliger à son tour. Chaque diffuseur peut couvrir la période de vol des adultes de ces deux espèces, qui pondent leurs oeufs dans les fruits où se développeront les chenilles. Les deux produits sont :

- le Rak 5 + 6, de BASF, « 5 » pour la tordeuse orientale, « 6 » pour la petite mineuse ;

- l'Isomate-A/OFM, de Sumi Agro France (Tableau 3).

Tous deux permettent de gérer simultanément les deux ravageurs dans les vergers concernés.

Les fruits à pépins et la sésie

Le troisième produit est différent. Destiné aux vergers de pommiers, il vise une seule espèce d'insecte, la sésie du pommier Synanthedon myopaeformis. Nommé Isomate P, ce diffuseur de Sumi Agro (Tableau 3) est donc différent de ceux, classiques, utilisés contre le carpocapse des pommes Cydia pomonella et, depuis quelques années, sa cousine la TOP qui ne dédaigne pas les vergers de pommiers et poiriers.

En fait, la sésie n'est pas une foreuse des fruits comme la TOP et le carpocapse, mais une espèce xylophage (= « qui mange le bois »). Elle pond dans des galeries creusées sous l'écorce des branches et où ses chenilles se développent et se nourrissent. Il lui faut des diffuseurs spécifiques.

Extensions d'usage

Le désherbage, parent pauvre

Ce panorama des nouveautés de l'année doit signaler aussi certaines extensions d'usage de produits déjà autorisés auparavant. Lesquelles ? Celles qui représentent des innovations en introduisant des substances inédites sur les usages concernés.

Quatorze sont à noter, pour quatre fongicides, huit insecticides et/ou acaricides et deux herbicides.

Deux herbicides, c'est peu, alors que le glyphosate est en sursis de trois ans (voir l'article pages suivantes). L'un des deux est de biocontrôle, c'est le Beloukha, de Belchim, à base d'acide pélargonique d'origine végétale. L'autre est le Stratos Ultra, de BASF Agro, à base de cycloxydime (Tableau 4).

Biofongicides et bio-insecticides

Et les autres extensions d'usage ? Sans entrer dans les détails, on note que trois sur douze ont été octroyées à des produits de biocontrôle liste L. 253-5 (Tableau 4). À base de micro-organismes entomopathogènes, c'est-à-dire qui s'attaquent à des insectes, ils sont tous également UAB.

Ce sont le biofongicide Blossom Protect, qui contient un mélange de deux souches d'Aureobasidium pullulans, et les bio-insecticides Carpovirusine EVO 2 et Helicovex, tous deux à base de souches de virus.

Au final, plus qu'une tendance

Ainsi, sept des dix produits vraiment inédits autorisés depuis un an en vergers sont de type biocontrôle, ainsi que quatre des quatorze produits ayant bénéficié d'extensions d'usages innovantes. Plus qu'une tendance, c'est une véritable orientation !

(1) Dans tout cet article, phyto = phytopharmaceutique. (2) Autorisation de mise sur le marché (en tant que produit phyto sauf mention contraire).(3) Archer E. et al., 2018, « L'isofétamide, fongicide de nouvelle génération », Phytoma n° 719, décembre 2018, p. 48 à 50. (4) Voir R4P, « Une classification unifiée des produits de protection des plantes », Phytoma n° 716, août-septembre 2018, p. 42 à 46. (5) Autorisation de Rak 5 signalée dans Phytoma n° 423 de décembre 1990, p. 66. Octroyée pour dix ans puis régulièrement renouvelée depuis cette date.

« UAB » et « liste L. 253-5 » : définitions

Un produit ne peut être UAB qu'une fois estampillé comme tel par le Cnab, Comité national de l'agriculture biologique.

Ce dernier ne s'autorise, en principe, à octroyer la reconnaissance UAB qu'une fois la ou les substances actives du produit reconnues compatibles avec l'agriculture biologique par les autorités européennes. Celles-ci mettent parfois du temps à statuer, sauf pour les micro-organismes à usage fongicide ou insecticide, acceptés d'office s'ils sont naturels et non génétiquement modifiés.

Quant à la liste « biocontrôle L. 253-5 », c'est celle des produits « de biocontrôle au titre des articles L. 253-5 et L. 253-7 du code rural ». Parmi les produits de type biocontrôle (définis par l'article L. 253-6 du même code), seuls peuvent intégrer la liste L. 253-5 ceux qui « respectent des dispositions spécifiques ».

Leur substance active ne peut pas être candidate à la substitution, ce qui exclut les produits cupriques (à base de cuivre), et leur étiquette ne doit pas porter certaines mentions de risque, rappelées à chaque réactualisation de la liste.

RÉSUMÉ

CONTEXTE - L'année 2018 a vu arriver dix nouveaux produits phyto destinés aux vergers. Un récapitulatif s'impose.

BIO-FONGICIDES - Quatre des nouveaux produits destinés aux vergers sont des fongicides de type biocontrôle. Ils sont à base :

- de phosphonate de potassium ;

- de cuivre ;

- de bicarbonate (= hydrogénocarbonate) de potassium.

- de B. subtilis souche QST 713 ;

La première substance est inédite en vergers. Les trois autres y étaient déjà connues, mais certains des usages autorisés sont inédits pour elles.

AUTRES FONGICIDES - Trois fongicides classiques sont à base :

- d'isofétamide, substance inédite en phytopharmacie ;

- de fluopyram + fosétyl-al ;

- de fludioxonil + pyriméthanil.

PHÉROMONES - Trois diffuseurs de phéromones pour la confusion sexuelle élargissent cette méthode de biocontrôle à des ravageurs secondaires devenus émergents.

EXTENSIONS - Enfin, il y a quatorze extensions d'usage notables dont quatre pour du biocontrôle.

MOTS-CLÉS - Vergers, produits phytopharmaceutiques, produits phyto, biocontrôle.

POUR EN SAVOIR PLUS

CONTACT : m.decoin@gfa.fr

LIENS UTILES : publications antérieures dans Phytoma : www.phytoma-ldv.com

Site E-phy sur les produits phyto en général : https://ephy.anses.fr/

Liste biocontrôle L. 253-5 : https://info.agriculture.gouv.fr/gedei/site/bo-agri/instruction-2018-834 (version du 14 novembre 2018).

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