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Eutypiose, la pluie favorise la pénétration des spores

Philippe Larignon* - Phytoma - n°634 - mai 2010 - page 53

Conséquences sur la pertinence de la méthode à utiliser pour évaluer les produits de protection des plaies de taille de la vigne
Rabougrissement (ph. P. Larignon)

Rabougrissement (ph. P. Larignon)

L'eutypiose est une maladie du bois de la vigne qui provoque son dépérissement à plus ou moins long terme. Elle est due au champignon Eutypa lata. On sait depuis longtemps que les périodes de pluie à la saison de taille favorisent la maladie car elles déclenchent la sporée c'est-à-dire l'émission des spores d'E. lata qui vont aller infecter les plaies de taille. Mais ce qu'on ne savait pas, c'est que les spores pénètrent plus profondément dans le bois en conditions pluvieuses que sèches. Quelle conséquence pour les contaminations naturelles ? Aucune puisque sans pluie il n'y a pas de sporée. En revanche c'est important pour les contaminations artificielles mises en œuvre pour tester les produits : elles ne seront représentatives des conditions naturelles que si elles sont réalisées en conditions pluvieuses. Dans le cas contraire, leurs résultats sont sujets à caution. Démonstration.

Le champignon Eutypa lata, agent de l'eutypiose, produit à la surface du bois des ceps malades des stromas dont les périthèces contiennent les ascospores du champignon.

Pourquoi cette étude

Ce qu'on sait sur l'émission puis la pénétration des ascospores...

Le déclenchement de la sporée d'E. lata se fait dans les deux ou trois heures après le début d'une pluie d'au moins 1 mm (Moller et Carter, 1965 ; Pearson, 1980). La durée de la sporée dépend des conditions climatiques. En général, elle s'arrête 24 heures, voire 36 heures après la fin des précipitations, une fois les stromas secs (Pearson, 1980 ; Dubos, 1987).

Les ascospores, une fois déposées sur les plaies de taille, migrent à l'intérieur des vaisseaux.

La localisation de ces ascospores dans le bois a été déterminée par diverses méthodes : études histologiques ou isolements. Les spores ont été appliquées soit en suspension aqueuse à la surface de plaies fraîches, soit à l'état sec par un système de soufflerie. Chez l'abricotier, Carter (1960) a observé que la majorité des ascospores était localisée dans les vaisseaux situés dans le premier millimètre sous-jacent à la plaie de taille, des spores étant observées jusqu'à 4-5 mm. Chez l'amandier, les spores étaient localisées dans les vaisseaux situés à environ 1 mm de la plaie.

Chez la vigne, Paillassa (1992), en appliquant 30 µl d'une suspension d'ascospores, a montré que la profondeur de pénétration était fonction du nombre d'ascospores déposées qui se localisaient préférentiellement dans les 4 à 5 premiers mm de bois pour une plaie fraîche.

Notre objectif

L'objectif de notre étude est de :

– donner des informations sur la profondeur à laquelle les ascospores peuvent migrer dans les tissus sous-jacents à une plaie de taille dans les conditions naturelles,

– déterminer le rôle de la pluie dans leur migration,

– et de ces résultats, tirer des conclusions sur la pertinence des méthodes utilisées pour l'évaluation de l'efficacité de produits.

Travail réalisé

Nous avons travaillé sur une vigne de Sauvignon/ SO4 des Costières de Nîmes, plantée en 1989 et conduite en cordon bilatéral.

En premier lieu, l'étude a porté sur la localisation des ascospores dans les tissus ligneux sous-jacents à la plaie de taille en conditions naturelles d'infection. Puis elle a été menée sur leur localisation en conditions artificielles : inoculation des plaies de taille en période soit sèche soit pluvieuse.

Conditions d'infection

Pour l'infection en conditions naturelles, nous avons disposé 10 fragments de bois porteurs de périthèces d'une surface d'environ 1 cm² avant une pluie à proximité des plaies de taille faites sur les sarments de cinq ceps différents. La figure 1 p. 53 décrit les étapes de l'essai : installation des morceaux de bois porteurs de périthèces, taille, pluie (histogramme) et le lendemain prélèvement des portions de bois et analyse immédiate au laboratoire.

Pour l'infection en conditions artificielles, les conditions expérimentales sont similaires à celles décrites ci-dessus sauf pour l'inoculation. Trente plaies de taille ont été inoculées, soit deux heures après le début d'une pluie soit en l'absence de pluie, avec 20 µl d'une suspension aqueuse contenant 20, 250 ou 1 500 ascospores. Le jour suivant, les portions de bois ont été prélevées et examinées au laboratoire.

L'expérimentation a été menée deux fois. Les résultats des deux tests ont été poolés et traduits en pourcentage d'isolement d'E. lata.

Les isolements

La localisation des ascospores est déduite de manière indirecte à l'aide d'isolements. Chaque portion de sarments est écorcée et désinfectée par flambage à l'alcool. Elle est ensuite débitée en rondelles de 1 mm d'épaisseur à l'aide d'une cisaille sur une longueur de 25 mm. Les 25 rondelles de bois obtenues sont déposées sur un milieu de culture malt-agar suivant l'ordre de découpe à raison de cinq par boîte. La durée d'incubation est de 21 jours.

Résultats sur la localisation des ascospores

Dans une plaie de taille soumise à une pluie en présence de périthèces

La localisation des spores révélée par l'isolement n'apparaît pas homogène dans les tissus sous-jacents à la plaie (Figure 2). Elles semblent plutôt présentes dans les tissus ligneux situés entre le 6e et le 15e millimètre. À partir du 20e millimètre, peu de spores sont présentes.

La profondeur maximale moyenne à laquelle les spores migrent dans les tissus est de 18,75 ± 3,95 mm (Tableau 1).

Après inoculation artificielle en conditions sèches

Les ascospores sont localisées préférentiellement dans les cinq premiers millimètres (Figure 3). Leur répartition dans les tissus sous-jacents à la plaie de taille n'est pas similaire à celle des spores apportées en conditions naturelles via les bois porteurs de périthèces.

De plus, la profondeur maximale moyenne à laquelle les spores migrent dans les tissus est aussi différente de celle observée en conditions naturelles (Tableau 1).

Ces résultats différents de ceux obtenus dans les conditions naturelles indiquent que l'application de spores en conditions sèches ne reflète pas le processus de pollution des plaies en conditions naturelles.

Après inoculation artificielle en période pluvieuse

En conditions pluvieuses, les spores sont distribuées plus profondément dans les tissus ligneux et de manière assez homogène sur les vingt premiers millimètres (Figure 4). Et là, la répartition des spores est similaire à celle des spores observée en conditions naturelles.

En effet, la profondeur maximale moyenne à laquelle les spores migrent dans les tissus est également similaire à celle observée en conditions naturelles (Tableau 1).

Leurs conséquences

Ce travail montre que les spores peuvent pénétrer profondément dans les vaisseaux conducteurs juste après la taille et que cela est directement lié à leur migration sous l'effet de l'eau.

Pertinence de la méthode à utiliser pour évaluer les produits de protection des plaies de taille

Ces observations permettent de reconsidérer les méthodologies jusqu'à maintenant utilisées pour évaluer l'efficacité de produits en protection des plaies de taille.

En effet aucune publication ou méthode comme celle utilisée en France (méthode CEB n° 155) ne fait allusion à cette période pluvieuse lors de la réalisation des tests. Les méthodes sont le plus souvent basées sur des inoculations réalisées avec une quantité d'eau faible sur les plaies de taille en période sèche. Ainsi, les bonnes efficacités observées devraient très probablement être revues à la baisse si les tests étaient effectués dans des conditions plus naturelles, c'est-à-dire pluvieuses.

Un peu d'illustration

Afin d'illustrer ces différences, la figure 5 compare l'efficacité (calculée à partir des résultats de notre étude) d'un produit X appliqué, soit sur une plaie inoculée en période sèche, soit sur une plaie inoculée en présence de pluie.

Par exemple en appliquant 20 spores par plaie et en considérant que le produit X est efficace à 100 % sur les six premiers millimètres et qu'une plaie est jugée contaminée si le champignon est trouvé une seule fois parmi les 25 rondelles de bois lors de l'analyse microbiologique, on voit qu'en période sèche, le produit X a une efficacité de 66,7 % alors qu'en conditions pluvieuses, son efficacité tombe à 4,9 %. Et que, pour avoir 66,7 % d'efficacité, il faudrait qu'il soit efficace à 100 % jusqu'au 18e millimètre.

Pour une meilleure compréhension, la figure 6 montre les différences dans l'efficacité du produit appliqué en conditions de pluie ou non.

Pour une plaie inoculée en période sèche (20 µl), la plupart des spores restent localisées surtout dans les premiers millimètres sous la plaie. Elles y sont tuées ou leur germination inhibée par le produit. Seules quelques spores ayant migré au delà de cette zone vont germer et produire du mycélium. Par conséquent, un grand nombre de plaies ne présentera pas de champignon. Le pourcentage d'efficacité du produit sera élevé.

Pour les plaies inoculées sous la pluie, les spores migrent au delà de la zone du produit. Un grand nombre germent et développent du mycélium. Dans ce cas-là, le produit sera inefficace.

La pluie favorise l'émission mais aussi la pénétration

En conclusion, cette étude indique qu'en dehors de son rôle décisif et connu dans le déclenchement de la sporée d'E. lata, l'eau a en outre une fonction prépondérante dans la migration des spores dans les tissus sous-jacents à une plaie. La méthode CEB N°155 concernant l'évaluation de l'efficacité de produits en protection des plaies de taille à l'égard d'E. lata devra désormais prendre en considération cet important facteur, la pluie.

<p>* Institut Français de la vigne et du vin, Pôle Rhône-Méditerranée, Domaine de Donadille, 30230 Rodilhan.</p>

Figure 1 - Conditions climatiques présentes au moment de l'expérimentation portant sur la pollution des plaies de taille en présence de périthèces.

Figure 2 - Localisation des ascospores dans une plaie de taille soumise à une pluie en présence de périthèces (10 plaies).

Figure 3 - Localisation des ascospores dans une plaie de taille inoculée avec 20, 250 ou 1 500 spores en période sèche.

Figure 4 - Localisation des ascospores dans une plaie de taille inoculée avec 20, 250 ou 1 500 spores en période pluvieuse.

Figure 5 - Efficacité théorique de 20µl d'un produit x sur une plaie de taille inoculée et soumise à une pluie ou non.

Figure 6 - Efficacité théorique d'un produit X sur une plaie de taille inoculée et soumise à une pluie ou non, en fonction de la profondeur de migration et d'action de ce produit.

Une méthode d'étude à améliorer

La méthode utilisée ne permet pas de juger véritablement l'efficacité d'une préparation anti-fongique (produit chimique, mastic, produit biologique) en protection des plaies de taille. Les tests sont réalisés dans des conditions éloignées de la réalité car ils ne tiennent pas compte de la période pluvieuse nécessaire à la contamination des plaies de taille.

Désormais, ces tests doivent être réalisés selon ces étapes : taille, protection, pluie, inoculation de l'agent pathogène lors des pluies ou dans les 24 heures après la fin des précipitations et analyse microbiologique (environ un an après la protection).

Pour l'évaluation de produits biologiques à base de micro-organismes (bactéries, champignons), il est nécessaire lors de l'analyse microbiologique d'incorporer dans le milieu de culture des inhibiteurs (antibiotiques par exemple pour les bactéries) qui empêchent leur développement car ils peuvent masquer la présence de l'agent pathogène. La non utilisation de tels inhibiteurs pourraient donner des résultats erronés sur le pourcentage d'isolement du pathogène et par conséquent sur l'efficacité d'un produit. Des méthodes moléculaires comme la PCR quantitative pourraient être également utilisées.

Cette méthode n'apporte pas non plus de réponses à ces questions :

– Qu'en est-il de l'efficacité d'un produit lorsque les plaies peuvent être sujettes à plusieurs contaminations pendant la période hivernale ? La méthode CEB ne tient compte que d'une seule contamination.

– Est-ce que les résultats obtenus lors de ce test sont transposables sur des plaies effectuées sur des bois de deux ans ? Les tests étant réalisés sur des plaies issues du bois de l'année.

– Que signifie le pourcentage d'efficacité obtenu lors de ce test ? Est-ce que 75 % d'efficacité en protection des plaies de taille signifie que 75 % de ceps exprimeront moins de symptômes foliaires ? Il est possible qu'avec une telle efficacité, il y a autant de ceps qui expriment des symptômes. 25 % des plaies ne seront pas protégées !

Ce travail a été réalisé grâce à la participation financière du Casdar et de France Agrimer.

Bibliographie

Carter M.V., 1960 - Further studies on Eutypa armeniacae Hansf. & Carter. Australian J. of Experimental Agric. Research 16, 498-504.

Moller W.J., Carter M.V.,1965 - Production and dispersal of ascospores in Eutypa armeniacae. Australian Journal of Biological Sciences 53, 828-829.

Pearson R.C., 1980 - Discharge of ascospores of Eutypa armeniacae in New York. Plant Disease 64, 171-174.

Dubos B., 1987 - Mise au point sur les maladies de dépérissement dans le vignoble français. Progrès agricole et viticole. 104, 6, 135-140.

Paillassa E., 1992 - L'Eutypiose de la vigne (Eutypa lata (Pers. : Tul.) : aspects épidémiologiques. Application à la mise au point d'évaluation des fongicides in vitro.

Résumé

On savait que la pluie favorise l'infection de la vigne par Eutypa lata, agent de l'eutypiose, en déclenchant la sporée (émission d'ascospores) d'E. lata. Le travail rapporté ici montre que la pluie augmente l'efficacité et la profondeur de la pénétration des ascospores dans le bois à partir des plaies de taille en cas d'inoculation artificielle qui devient alors représentative des contaminations naturelles. En revanche l'inoculation en conditions sèches aboutit à une moindre colonisation du bois par E. lata.

Les méthodes d'évaluation de produits de protection des plaies de taille contre l'eutypiose à partir de contaminations artificielles doivent tenir compte de ce fait.

Mots-clés : vigne, maladies du bois, eutypiose, Eutypa lata, ascospores, plaies de taille, pluie, pénétration, localisation des ascospores.

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