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Protéger les terroirs viti coles AOC

La vigne - n°92 - octobre 1998 - page 0

Après la lutte contre les maladies de la vigne, un autre combat se profile : la protection des terroirs viticoles. Ceux-ci sont menacés par les routes, les TGV, les carrières ou encore les constructions immobilières. La vigilance représente la meilleure arme. Elle permet d'agir en amont des projets, quand les négociations sont encore envisageables.

Une parcelle de vigne AOC étant irremplaçable, toute perte s'avère irrémédiable. Il y a une vingtaine d'années, la viticulture était peu sensibilisée aux dommages de ces installations. Depuis, des vignerons ont pris conscience de la puissance de l'image d'un terroir dans une société très médiatisée et du caractère irréversible de certaines décisions. D'autant que la pression immobilière et industrielle est croissante. ' A Pessac-Léognan, dans la périphérie de Bordeaux, c'est un combat de tous les jours ', confie Jean-Louis Vivière, directeur du syndicat de cette appellation.On distingue trois types d'atteintes aux terroirs : celles liées à l'urbanisme, celles qui dégradent l'image ou qui polluent (carrière, centrale nucléaire, station de compostage...) et celles liées aux grands travaux (TGV, autoroute...).Toutefois, être sensibilisé à ces problèmes ne suffit pas. Encore faut-il savoir contrecarrer des projets néfastes au vignoble. Depuis le 2 juillet 1990, il existe une loi spécifique à la défense des terroirs AOC. Selon l'article 5 de cette loi, les syndicats de défense de l'appellation d'origine peuvent solliciter auprès de l'autorité administrative compétente (maire ou préfet), l'avis du ministère de l'Agriculture, pris après consultation de l'Inao. Mais le préfet peut passer outre un avis défavorable du ministère - ce qui se passe fréquemment - car il s'agit juste d'un pouvoir consultatif.Cette loi constitue une réelle avancée mais reste insuffisante pour protéger les terroirs viticoles. Les syndicats encouragent donc l'ensemble des vignerons à la vigilance, et ce dans chaque village. Comme le précise Francis Fabre, directeur du syndicat général des vignerons réunis des côtes du Rhône, ' il est important de s'impliquer dans la vie municipale pour être informé des projets et pouvoir réagir à temps. Sinon, les vignerons vont à l'encontre de décision du conseil municipal et le maire, se sentant attaqué, radicalisera sa position '.Tous les vignerons ne connaissent pas les différentes étapes de l'élaboration d'un POS (plan d'occupation des sols). En cas de problème, il est indiqué de rencontrer le maire avant l'établissement du projet et donc avant la délibération du conseil municipal. Par ailleurs, la chambre d'agriculture doit être associée à l'élaboration du projet en cas de réduction importante des terres agricoles. Il est utile de s'assurer qu'elle est bien informée du projet. Il arrive que des POS soient cassés. Ce fut le cas en 1997, à Kaysersberg (Haut-Rhin) : le conseil municipal n'avait pas respecté la protection de l'aire d'appellation, ni consulté le ministère de l'Agriculture alors que le syndicat viticole en avait fait la demande.Travailler en amont des projets élargit le champ des négociations. Les intérêts de chacun doivent être bien exprimés avant le premier tracé d'autoroute ou de TGV. Car lorsque celui-ci est divulgué, il est pratiquement impossible de le modifier. Pour les grands travaux, le préfet organise généralement un débat avant l'enquête publique, qui donne lieu à un cahier des charges. C'est à partir de ce cahier que les travaux sont engagés.Une vigilance qui s'avère concluante, tel est le cas du tracé du TGV-est qui traversera la Champagne. En 1990, l'association TGV (Très Grande Vigilance) s'est créée dans le but de proposer une alternative satisfaisante de compensation aux futurs expropriés. 18 ha ont pu être mis en réserve à la suite de la vente des vignobles Mumm, grâce à la signature d'une convention de ' mise en réserve ', signée entre le Réseau ferré de France, l'Etat, la profession viticole et la Safer.Plus au sud, dans les côtes du Rhône, le syndicat a signé, il y a dix-huit mois, une convention avec EDF pour être associé à toutes les réflexions sur les créations de ligne. En ce qui concerne les autoroutes, les TGV ou les lignes à haute tension, l'objectif est de minimiser les pertes mais rarement d'annuler les projets car l'intérêt public prévaut sur les considérations personnelles ou professionnelles. ' Ces projets sont toujours d'utilité publique, à juste titre d'ailleurs, précise un responsable professionnel. Notre seule issue, c'est la concertation. Et il faut reconnaître que les pouvoirs publics évoluent dans le bon sens. Avant, l'Etat était tout puissant et avait toujours raison. Maintenant, la SNCF, EDF ou les DDE sont plus attentives à nos remarques. 'Cet avis ne fait pas l'unanimité : ' Quand nous avons rencontré l'Administration à propos de la contournante de la RN 59, précise Jean-Paul Goulby, directeur de l'Ava (Association des viticulteurs d'Alsace), nos interlocuteurs étaient très surpris que l'on soit en désaccord avec leur projet, qui détruit 8 ha de vignes, alors qu'un autre tracé est envisageable. De même, les politiques ont des difficultés à comprendre le fonctionnement des AOC. Ils nous disent souvent que s'ils nous prennent 10 ha de vignes à tel endroit, il suffira d'en replanter 10 ailleurs! ' Quand la cause semble plus ou moins perdue d'avance, certains syndicats proposent des mesures permettant d'atténuer le mal : enfouissement des lignes électriques à haute tension dans le Sauternais (en discussion) ou construction de souterrain pour faciliter la circulation en cas d'autoroute ou de TGV.S'il est compréhensible qu'une autoroute puisse empiéter sur un terroir viticole, l'implantation de carrière ou d'usine est nettement moins acceptable. Maintenant, grâce à une plus grande mobilisation des vignerons et le soutien des populations locales, le rapport de force avec les entrepreneurs tend à s'équilibrer. Le projet de carrière au milieu du vignoble de Sablet (Vaucluse) n'a pas abouti en 1995, grâce au jugement du tribunal administratif, celui-ci déclarant que l'évaluation des dommages était sous-estimée.Il reste quelques dossiers controversés. Le projet du laboratoire d'enfouissement des déchets nucléaires à plus de six cents mètres sous terre, à Marcoule (Gard), figure parmi les plus médiatisés d'entre eux. Le gouvernement n'a toujours pas rendu public les sites sélectionnés pour accueillir ces laboratoires. Dans le vignoble des côtes du Rhône, l'opposition à ce projet, particulièrement dangereux en terme d'image, reste ferme, voire parfois musclé.Autre dossier sensible : la carrière Omya, de Vingrau (Pyrénées-Orientales). Depuis huit ans, le comité de défense de Vingrau s'oppose à ce projet, aux lourdes conséquences pour le vignoble : paysage défiguré, poussière provoquant des problèmes de maturation et de vinification... Cette opposition s'est soldée par une grève de la faim de douze jours de six viticultrices, en février dernier. Les vignerons s'opposent à la ' tactique du bulldozer ' d'Omya (filiale du puissant groupe suisse Plüss-Staufer) : dès qu'un permis de construire est invalidé, Omya en dépose un autre. Dernières lueurs d'espoir pour le comité de défense : Omya aurait grandement sous-évalué les ressources du site de Tautavel, voisin de Vingrau et la Cour de Justice européenne a été saisie pour l'atteinte à la flore et la faune. En attendant, Omya poursuit ses travaux...Le château Pique Caillou, à Pessac-Léognan (Gironde), est lui aussi au centre de débats. Il devrait être traversé par une voie de desserte reliant le centre de Bordeaux à l'aéroport de Mérignac. A la suite d'une première série de négociations, le tracé de cette route avait été modifié. La voie passait en bordure du domaine et d'un parc appartenant à la ville. Mais pour des raisons politiques, à la veille d'élections, ce tracé a été abandonné.Reste que les vignerons ne sont pas toujours très cohérents dans la protection de leurs terroirs. Un responsable professionnel n'hésite d'ailleurs pas à affirmer que ' le premier destructeur de la vigne, c'est le viticulteur lui-même. Ils sont tous pour la défense des appellations mais dans les faits, ils n'hésitent pas à vendre de bons terrains viticoles à des agences immobilières quand on leur fait de belles propositions ou quand ils partent à la retraite. '

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