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BEAUJOLAIS Bras de fer pour un prix décent

D. B. - La vigne - n°279 - octobre 2015 - page 8

Après dix jours de mobilisation sans précédent, les viticulteurs ont arraché au négoce un prix plancher de 200 euros l'hectolitre de beaujolais nouveau. Retour sur ces événements inédits.
À VILLEFRANCHE-SUR-SAÔNE, les viticulteurs rassemblés devant la préfecture, le 25 septembre, ont donné le coup d'envoi d'une semaine d'action. © D. B.

À VILLEFRANCHE-SUR-SAÔNE, les viticulteurs rassemblés devant la préfecture, le 25 septembre, ont donné le coup d'envoi d'une semaine d'action. © D. B.

Jusqu'au 23 septembre, les vignerons du Beaujolais se sont frotté les mains. Ils vendangeaient un millésime d'une qualité « jamais vue ». Ils avaient bon espoir de le vendre à un prix à la hauteur de cette qualité, soit 220 €/hl de beaujolais nouveau. Trop d'espoir sans doute car, le 23 septembre, c'est la douche froide. Lors d'une réunion avec les caves coopératives, le négoce propose 180 €/hl. Il argumente qu'il a perdu des marchés. Inacceptable pour les coops qui décident de bloquer les ventes !

Ce prix, des rumeurs l'avaient déjà colporté aux oreilles de Cyril Picard, vigneron à la tête du château de Cercy, à Denicé (Rhône). « C'est ce que les courtiers nous annonçaient lors de leurs premières visites dans les caves. » Inadmissible pour Cyril Picard, d'autant plus que les rendements sont très faibles, ne tournant qu'autour de 35 hl/ha. Il contacte alors Emmanuel Fellot, président du syndicat agricole de Nizerand-Morgon, sur le point d'organiser une réunion pour évoquer le millésime. Hasard du calendrier : cette réunion se tiendra en même temps que celle entre les coops et le négoce. « J'ai appelé tous les copains que je connais grâce à mes engagements associatifs pour leur proposer de venir », explique Cyril Picard.

C'est ainsi que 120 viticulteurs de 33 communes se rassemblent à Rivolet, le mercredi 23 septembre. Une mobilisation inespérée. « C'était gagné dès ce moment-là », note Cyril Picard, avec le recul. Ce jour-là, l'offre faite par le négoce aux coopératives d'acheter le beaujolais nouveau à 180 €/hl sème la colère parmi les viticulteurs. Un petit groupe se réunit autour du duo Picard-Fellot pour mettre sur pied une manifestation. En 48 heures à peine, avec l'aide de la FDSEA, ils vont regrouper 300 personnes (500 selon les organisateurs) devant la sous-préfecture de Villefranche-sur-Saône pour réclamer des prix rémunérateurs. « Les textos ont circulé, note Cyril Picard. C'était magnifique. C'était la preuve que les vignerons ont besoin de s'exprimer et qu'ils ont cru en ce mouvement. »

Cette manifestation de Villefranche-sur-Saône marque le début d'un mouvement unitaire pour défendre le revenu des producteurs. « 180 €, c'est insoutenable, économiquement parlant », clame Cyril Picard au micro. Les producteurs décident d'aller rencontrer les négociants un à un, « caves coopératives et indépendants réunis ». Puis ils défilent dans la rue Nationale, l'artère principale de la capitale du Beaujolais. Du jamais vu ! Dans la foulée, le sous-préfet accueille les protagonistes en s'étonnant de l'absence de réunion de la commission économie et marché d'Inter Beaujolais. Une commission censée aborder les questions de commercialisation...

Puis le mouvement se structure. La FDSEA et les JA du Rhône sont de la partie. « J'ai fait appel à eux car notre syndicat y est affilié », note Emmanuel Fellot. De son côté, l'ODG Beaujolais et Beaujolais-villages associés (BBVA) met à la disposition des nouveaux leaders ses moyens et son fichier de déclarants de récolte.

La décision est prise d'informer quotidiennement les vignerons. Le 28 septembre, un premier communiqué tombe. Il est signé par l'ODG BBVA ; les suivants le seront par l'ODG et par le « collectif des vignerons ». Dans son premier texte, la production réaffirme sa volonté d'engager le bras de fer avec le négoce. Elle demande à tous ses membres de ne rien vendre jusqu'au 2 octobre, reprenant ainsi la position arrêtée par les caves coopératives le 25 septembre. Elle mise sur le peu de temps dont dispose le négoce pour embouteiller et expédier les vins.

Pour l'emporter, les vignerons comptent sur l'unité entre les coopératives et les indépendants. Il se murmure, en effet, que l'offre en vin nouveau dépasserait de 50 000 hl les besoins du négoce. Certains pourraient donc être tentés d'accepter la première offre venue pour être sûrs de vendre leurs vins. Mais cela n'arrivera pas. Le marché est effectivement bloqué.

Pendant la semaine du 28 septembre, le collectif de vignerons rend visite aux maisons Duboeuf, Mommessin et Castel. À chaque fois, il plaide la cause de la production. Il rencontre également Philippe Tranchand, président de l'Union des maisons de vins du Beaujolais et du Mâconnais. « Je comprends le désespoir des vignerons, indique ce dernier. Mais le marché des beaujolais nouveaux se contracte chaque année. C'est devenu un produit d'appel sur lequel personne ne fait de marge. Lorsque l'offre est supérieure à la demande, les prix baissent mathématiquement. »

Un argument qui ne convainc pas les vignerons. « Toutes les études montrent que baisser les prix ne fait pas vendre plus de vin », s'étrangle Denis Chilliet, le secrétaire général de l'Union des vignerons du Beaujolais. « En fait, un négociant ne veut surtout pas acheter plus cher que son voisin », résume Emmanuel Fellot. Peu à peu, sous la pression, les négociants envisagent d'accepter 200 €/hl comme prix plancher pour le beaujolais nouveau. « À condition que tout le monde suive », indiquent-ils.

Le vendredi 2 octobre, au petit matin, ils sont encore 400 vignerons à se réunir à l'appel du collectif, sur un parking, à Arnas. Le soir même, une ultime réunion avec Philippe Tranchand entérine le prix plancher de 200 €/hl. « Nous ne sommes pas satisfaits pour autant, estime Cyril Picard. 200 €, ce n'est pas rémunérateur. Nous aurions voulu les mêmes prix qu'en 2014. C'était le minimum que l'on méritait. Je l'ai dit au négoce. Ils n'ont pas voulu les accorder. Mais nous voulions aussi éviter un bouclage complet du marché pour leur laisser le temps de faire leur métier. »

« On a évité le pire, résume Philippe Thillardon, président de la fédération des caves coopératives. Notre unité et notre décision de suspendre les ventes ont fait réfléchir le négoce. Sans cela, on n'aurait pas obtenu ces 200 €/hl. »

Rien n'est joué pour autant. Le collectif annonce qu'il surveillera les mercuriales au jour le jour. On sait en effet que le marché des primeurs a tendance à s'affaisser vers la fin. Il annonce aussi des événements dans les prochaines semaines pour promouvoir ce millésime exceptionnel. « Les gens vont redécouvrir le beaujolais nouveau », promettent les vignerons.

Des ventes en recul permanent

Les chiffres sont sans pitié : il s'est vendu 494 000 hl de beaujolais nouveau en 2004 et seulement 200 000 hl l'an dernier (ventes au négoce et ventes directes de la propriété). En dix ans, 300 000 hl ont donc disparu de ce marché, longtemps le plus important pour la région. La production s'est adaptée à cet effondrement en réduisant le rendement autorisé pour les vins nouveaux. Cette année, il est fixé à 26 hl/ha pour le beaujolais, soit 50 % du rendement de l'appellation. Malgré cela, l'offre en vrac resterait excédentaire. Certains avancent qu'elle serait supérieure de 30 000 à 50 000 hl aux besoins du négoce. Il n'en fallait pas plus pour faire plonger les cours. Mi-septembre, il était question de 180 €/hl de beaujolais nouveau alors que la production pensait avoir redressé la barre. En effet, après la récolte historiquement basse de 2012, elle avait obtenu 220 €/hl de beaujolais contre 163 €/hl l'année précédente. Les cours se sont maintenus en 2013 puis légèrement érodés l'an dernier. Grâce à la mobilisation des vignerons, les premiers beaujolais nouveaux du millésime 2015 se sont vendus plus de 200 €/hl. Combien de temps cela va-t-il durer?

Deux leaders émergent

Cyril Picard, vigneron à Denicé.  ©INFORMATION AGRICOLE DU RHÔNE

Cyril Picard, vigneron à Denicé. ©INFORMATION AGRICOLE DU RHÔNE

Emmanuel Fellot, vigneron et éleveur à Rivolet.

Emmanuel Fellot, vigneron et éleveur à Rivolet.

« Je ne fais pas ça pour moi. Je vends très bien mes vins nouveaux. Je suis juste un passionné qui ne supporte plus de voir des vignes arrachées et des collègues quitter le métier. » Direct et très volubile, Cyril Picard a pris en quelques heures la stature d'homme providentiel. À la tête du château de Cercy, à Denicé, il est l'un des deux principaux organisateurs du bras de fer pour la revalorisation des prix. Il est élu au conseil d'administration de l'ODG BBVA (Beaujolais et Beaujolais-villages), mais n'est pas dirigeant. Emmanuel Fellot, l'autre organisateur, plaide également l'altruisme. « Je vends tout en bouteilles ! Mais j'ai un voisin qui s'est suicidé au printemps parce que ses vignes n'allaient pas être reprises à sa retraite. Ça fait réfléchir. » Viticulteur sur 20 ha et éleveur de vaches allaitantes à Rivolet, il est président du syndicat agricole de Nizerand-Morgon, affilié à la FDSEA, qui compte une quarantaine d'adhérents. Ces deux hommes ont pris la tête du mouvement alors qu'ils ne comptaient pas parmi les dirigeants du Beaujolais. Représentent-ils l'avenir ? « On ne veut la place de personne », déclarent-ils. « Mais je ne me déroberai pas, glisse Cyril Picard. Les gens ont besoin d'être dirigés et de se rassembler. Durant nos manifestations, j'en ai vu certains pleurer tellement ils étaient émus. »

Le Point de vue de

DIDIER PUILLAT, DOMAINE DU GUELET, 10 HA, À RIVOLET (RHÔNE)

« Envie de faire bouger les choses »

« Je produis environ 500 hl de vin par an, dont 150 hl de vins primeurs. J'exerce depuis 1994. Au départ, on pouvait vendre en vrac en discutant les prix avec le courtier. Il y avait une négociation. Depuis les années 2000, un basculement s'est opéré. On ne vend plus forcément toute notre production comme avant. Désormais, on est content lorsqu'on arrive à vendre nos vins nouveaux.

Les propositions des négociants sont à prendre ou à laisser. La relation n'est plus du tout équilibrée. La viticulture est trop fragilisée. Chacun vend en fonction de ses besoins de trésorerie. C'est pour ça que j'ai participé aux manifestations, cette année. J'en ai ras le bol ! J'ai envie de faire bouger les choses. Psychologiquement, ça fait du bien à tout le monde de se sentir moins isolé. On est remonté à bloc et prêt à y retourner. Il faut que l'on travaille en commun pour que tout le monde vive : les exploitants

et les négociants. »

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