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VIGNE

L'érosion détraque les rendements

CHRISTELLE STEF - La vigne - n°291 - novembre 2016 - page 60

L'érosion des sols réduit les rendements et la vigueur des vignes dans les zones où la terre est arrachée. À l'inverse, là où elle s'accumule, l'érosion provoque une hausse de la vigueur préjudiciable à la maturation.
L'ÉROSION EST inégale entre le haut et le bas des coteaux. Les ceps du haut sont déchaussés. © G. DELANOUE

L'ÉROSION EST inégale entre le haut et le bas des coteaux. Les ceps du haut sont déchaussés. © G. DELANOUE

L'érosion est la principale menace qui pèse sur les sols. Or « la vigne est la culture la plus exposée à ce phénomène. Dans les sols viticoles, le taux d'érosion moyen est de 12 t/ha/an. C'est dix fois supérieur au taux moyen d'érosion des sols d'Europe. C'est logique car les vignes sont souvent implantées dans des pentes et conduites selon des pratiques qui laissent les sols nus », indique Sébastien Salvador-Blanes, enseignant chercheur à l'Université de Tours et spécialiste du sujet. Cette érosion a de fortes conséquences : la pollution des cours d'eau par les particules de terres et l'amputation du capital sol. « Au-delà d'une perte de 1 t/ha/an, on estime que le système est déséquilibré, la production du sol étant dépassée par l'érosion », précise le chercheur.

Quel est l'impacte de cette érosion sur la vigne ? Pour le savoir, l'Université de Tours, la Cellule « Terroirs viticoles » du Val de Loire, et l'IFV pôle Val de Loire - Centre suivent depuis fin 2014 différentes parcelles du Chinonais et du Layon. « À Chinon, nous avons choisi des parcelles présentant un risque d'érosion moyen à fort, ce qui est le cas de 44 % du vignoble. 90 % de ces parcelles sont enherbées dans les interrangs. Dans la région, il est très rare d'avoir des sols sans couvert végétal », précise Guillaume Delanoue, de l'IFV.

L'étude a démarré avec des mesures très précises des taux d'érosion « pour avoir une référence régionale », indique Sébastien Salvador-Blanes qui s'est chargé de ce travail. Le résultat : « Dans le Chinonais, on observe des taux d'érosion moyens de l'ordre de 20 t/ha/an. Dans le Layon, qui est plus pentu mais avec une pierrosité plus importante, on note des valeurs similaires alors qu'on s'attendait à des taux plus élevés », relève-t-il.

Au sein d'une même parcelle, les valeurs diffèrent entre le haut, d'où la terre est arrachée, et le bas, où parfois elle s'accumule. « Ainsi, les taux varient localement de 0 à 100 t/ha/an de terre perdue », note Sébastien Salvador-Blanes. Les recherches ont permis de dessiner des cartes mettant en évidence cette variabilité au sein des parcelles étudiées.

En parallèle, l'IFV a mesuré plusieurs paramètres agronomiques : teneur en azote du sol, des limbes et des moûts, statut hydrique de la vigne, rendement, degré à la récolte et autres caractéristiques de la vendange.

Les premiers résultats montrent un net impact de l'érosion sur le rendement et les teneurs en azote. « Sur une de nos parcelles, le nombre de grappes par cep varie de 6 en haut à 15, en bas. Même chose pour le taux d'azote dans les limbes : il peut varier de 50 % entre le haut des parcelles qui souffre d'un manque d'azote et le bas, bien mieux pourvu. Dans le bas des parcelles sujettes à l'érosion, là où la terre s'accumule, les pieds sont plus fertiles, mais les grappes ont plus de difficulté à mûrir. Il peut ainsi y avoir un décalage de maturité de l'ordre de 7 jours entre le haut et le bas des coteaux », détaille Guillaume Delanoue.

Ces résultats ont suscité beaucoup de questions de la part des viticulteurs quant à leurs pratiques d'entretien des sols, lors de leur présentation au cours des réunions prévendanges. « Dans certaines situations, l'enherbement des interrangs n'est pas forcément la meilleure solution. Il se forme alors une zone d'accélération de l'eau entre la bande enherbée et le cavaillon. Cela crée une ravine, et c'est à cet endroit que l'on voit les racines affleurer. L'idéal serait d'enherber les vignes en totalité, mais cela pose d'autres problèmes agronomiques. La solution serait peut-être d'effectuer un travail superficiel du sol à la sortie de l'hiver puis de laisser la flore sauvage s'implanter. Cela permettrait à l'eau de mieux s'infiltrer et non de ruisseler », évoque Guillaume Delanoue.

De leur côté les viticulteurs adaptent aussi leurs pratiques. « Certains font tourner les enherbements un rang sur trois. D'autres ne prennent pas toujours le même rang en descendant quand ils travaillent les sols... », rapporte Guillaume Delanoue. Le prochain volet du projet consistera à travailler avec les viticulteurs pour déterminer les pratiques les plus à même de limiter l'érosion. « On a des pistes, mais il faut les tester », conclut le technicien.

Deux techniques pour évaluer l'érosion

Deux méthodes ont été utilisées par l'étude du Val de Loire pour mesurer le taux d'érosion.

- La première est celle du « déchaussement des pieds de vigne ». Elle consiste à mesurer la hauteur entre le point de greffe et le sol. Au moment de la plantation, cette hauteur est sensiblement la même dans toute la parcelle. Puis, au fil du temps, elle peut augmenter s'il y a de l'érosion ou à l'inverse diminuer si l'on se trouve dans une zone d'accumulation.

- La deuxième technique fait appel à un radioélément : le césium 137. « Au sein d'une parcelle agricole, on considère que les retombées de cet élément sont homogènes. On mesure donc l'activité du césium 137 en différents endroits et l'on compare le résultat avec un sol de référence n'ayant subi aucune érosion. Si l'activité est moindre, c'est qu'il y a eu de l'érosion », explique Sébastien Salvador-Blanes, de l'Université de Tours.

Le Point de vue de

JÉRÔME BILLARD, DOMAINE DE LA NOBLAIE, À LIGRÉ (INDRE-ET-LOIRE), 24 HA EN BIO

« Les engrais verts et un travail grossier du sol limitent l'érosion »

« L'IFV et l'Université de Tours ont suivi l'une de mes parcelles de cabernet franc, située en coteaux sur un sol calcaire légèrement sableux et très sujet à l'érosion. Jusque dans les années 1980, elle était désherbée avec des herbicides. Puis, mon père a enherbé les rangs avec de la fétuque rouge. Malgré ça, il pouvait se former des rigoles de 10 à 15 cm de profondeur dans les rangs. Et il fallait remonter la terre régulièrement. Aujourd'hui, nous travaillons en bio. Je désherbe la ligne des souches avec des interceps. Et, je sème un engrais vert dans les interrangs. En février-mars, je détruis cet engrais vert dans deux rangs sur trois que je travaille par la suite. Mais je n'utilise pas d'outils animés, pour éviter d'avoir un guéret (terrain) trop plat. Dans les autres rangs, je laisse le couvert pour permettre le passage du pulvé. J'entretiens alors l'herbe soit par des tontes, soit en passant un déchaumeur en surface. Les suivis montrent qu'il y a de l'érosion dans la parcelle mais qu'elle reste dans les normes. C'est d'ailleurs ce que l'on observe. Cet été, on a eu des orages alors que les sols étaient relativement nus et secs, mais la présence de mottes et de fissures ont favorisé l'infiltration de l'eau dans le sol. Cela conforte nos choix. On voit une différence entre le haut et le bas de la parcelle liée à l'érosion, avec une accumulation de colluvions, une profondeur de sol et une disponibilité en eau plus importante dans le bas. Nous la favorisons en différenciant nos pratiques. Nous taillons les ceps plus tardivement dans le bas de la parcelle pour limiter les risques de gel. On les taille aussi plus long. On peut avoir ainsi un degré d'écart et des différences de rendement de 4 à 5 hl/ha entre le haut et le bas du coteau. »

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