dossier - Méthodes alternatives

Confusion sur pommier, vers l'envol en verger

Marianne Decoin* - Phytoma - n°652 - mars 2012 - page 22

Cinq nouveautés pourraient améliorer la confusion sexuelle sur pommiers et poiriers pour les habitués, voire y faire (re)venir les autres
 ph. De Sangosse

ph. De Sangosse

 ph. Biotop

ph. Biotop

ph. Makhteshim Agan France

ph. Makhteshim Agan France

 ph. Sumi Agro France

ph. Sumi Agro France

Après les microorganismes que sont les Trichoderma des pages précédentes, passons à des médiateurs chimiques : les phéromones utilisées pour la confusion sexuelle. Les vergers de pommiers et de poiriers ont vu arriver cinq nouveaux types de diffuseurs. Ils apportent des améliorations ergonomiques (praticité, temps de travail, sécurité) et/ou résolvent le problème d'un ravageur émergent. De quoi intéresser les habitués de la méthode, y convertir de nouveaux arboriculteurs, voire y faire revenir certains.

Parmi les moyens alternatifs de protection des plantes, les médiateurs chimiques ont une place à part. En effet, souvent, ils ne sont pas naturels. Ainsi, les phéromones utilisées pour la confusion sexuelle sont des copies synthétiques de phéromones sexuelles de l'espèce de ravageur visé – précisément, de certains composants du « bouquet phéromonal » complexe des femelles de l'espèce.

Oui, mais ces médiateurs ne sont pas pesticides. Ils combattent les populations de ravageurs sans tuer directement leurs individus. Ils sont donc bien des moyens alternatifs aux pesticides issus de la chimie de synthèse. On les classe couramment parmi les produits de bio-contrôle et ils sont UAB(2).

Ce secteur a vu arriver cinq nouveautés destinées aux vergers de pommiers et de poiriers(1). Trois ont comme unique matière active la codlémone (Tableau 1), note dominante du bouquet de Cydia pomonella femelle.

Cette dame carpocapse des pommes et des poires est la génitrice du vorace « ver de la pomme ». La codlémone est connue : elle est utilisée pour la confusion sexuelle depuis plus de dix ans (Ecopom, Isomate, Ginko...) Pourtant, les nouveaux produits sont de vraies innovations. Examinons-les par ordre de n° d'AMM.

Ergonomie, durée, sécurité

Vite posé et de longue durée

Commençons par Checkmate CM-X l. Autorisé fin 2010 sous l'égide de Suterra Europa Biocontrol et vendu en France depuis le printemps 2011 par De Sangosse, ce nouveau diffuseur (photo en médaillon) est annoncé chargé en E, e-8, 10-dodecadiène- 1-ol – en fait c'est de la codlémone. Alors, quoi de neuf ?

D'abord, la conception du diffuseur et la formulation de la phéromone.

Elles permettent de ne poser que 300 diffuseurs à l'hectare, au lieu de 500 voire 1 000 pour ses prédécesseurs, pour une même efficacité et une durée plus longue. De Sangosse annonce 150 jours : presque 5 mois entre les deux poses autorisées par an.

En pratique, une seule pose suffit dans la plupart des vergers confusés(3) : elle permet, sauf exception, de couvrir la saison même dans les régions ou « le carpo » réalise deux voire trois générations par campagne.

Autre nouveauté : l'ergonomie des supports, les objets-diffuseurs eux-mêmes. Ils se clippent rapidement sur les branches, soit à la main depuis une nacelle soit, pour du personnel restant au sol, au bout d'une canne adaptée fournie par la société. « Il y a un gain de temps de 30 à 50 % par diffuseur posé, selon nos clients qui les ont utilisés en 2011 », se réjouit Christophe Zugaj, chef produit chez De Sangosse.

Et, comme on en pose moins à l'hectare, le gain de temps est encore supérieur.

Avantage classement

Autre nouveauté : l'amélioration du classement toxicologique. C'est le premier diffuseur de phéromone anti-carpo qui ne soit pas classé Xi (irritant), mais au contraire « exempté de classement » toxicologique. Un avantage pour le personnel au moment de la pose.

Dernier point : que faire des vieux diffuseurs ? Comme pour les précédents modèles, il faut les retirer et les éliminer. Mais, explique C. Zugaj, « d'abord ils sont visibles donc faciles à repérer. Ensuite le clip d'attache, de couleur orange au moment de la pose, pâlit au fil du temps : en saison, on différencie bien les nouveaux diffuseurs actifs de ceux de l'an dernier qu'on aurait laissé lors de la taille des arbres, moment normal de dépose. » Un témoin d'usure, en quelque sorte. « Enfin, ils sont faciles à décliper. » Là encore, voilà un progrès côté ergonomie.

Ergonomie, biodégradabilité

Bio-dégradable et non classé

Et le diffuseur bio-dégradable, c'est pour quand ? Maintenant ! Visible sur la photo ci-dessus, il est lancé en 2012 sous le nom d'Ecodian CP, d'Isagro, distribué en France par Biotop. La codlémone est présentée sur un support à base d'amidon de maïs, annoncé parfaitement biodégradable. C'est le seul et unique diffuseur de phéromone autorisé sur pommier à avoir résolu de cette façon radicale le problème du devenir des supports. Il est du reste exempté de classement écotoxicologique.

Ce nouveau diffuseur a d'autres avantages, communs avec son aîné, côté ergonomie :

– la forme des diffuseurs assurant facilité et rapidité de pose (voir la photo),

– l'absence de classement toxicologique.

On dit « désorientation »

En revanche, le concept est différent. Sébastien Rousselle, Directeur marketing et commercial de Biotop, explique qu'il ne s'agit pas de vraie confusion (qui sature l'atmosphère en phéromone et exige l'absence de « trou » dans la saturation donc une régularité de pose), mais de « désorientation : chaque diffuseur exerce une attirance distincte ».

En pratique les carpocapses mâles papillonnent d'un diffuseur à l'autre, et ne savent plus où donner de l'aile. « Ce fonctionnement différent lui permet, argumente S. Rousselle, une efficacité même par temps venté, et aussi sur de petites surfaces à partir de 0,8 ha, ce qui donne plus de souplesse à l'utilisateur. »

Certes, il faut poser 2 000 diffuseurs à l'hectare. Même si chacun se place vite, le temps de pose global est plus long, mais « on n'a pas besoin de faire un plan d'application, souligne S. Rousselle, ni, ensuite, de les enlever... » La durée de protection garantie est de 60 jours soit une seule génération de carpocapse.

Gageons que ce produit intéressera des arboriculteurs qui hésitaient à adopter la confusion sexuelle pour cause de vergers petits, morcelés et/ou ventés, et les secteurs où on veut ne confuser (ou désorienter) qu'un seul vol : faible pression de carpocapse, intégration d'autres outils de protection.

Confusion active, donc ergonomie aussi

Les mâles poudrés transportent

Codlémone toujours pour l'Exosex CM commercialisé par Makhteshim Agan France (MAF). Son originalité tient dans son principe, dit « autoconfusion » ou « confusion active ».

Les plaques de phéromone sont posées dans des « cabanes » (photo page précédente). Les papillons mâles qui y sont attirés en ressortent poudrés de phéromones femelles. La formulation de la codlémone, incorporée dans une poudre « à base de cire naturelle » végétale, explique MAF, lui permet d'être attirée électrostatiquement par l'insecte et de s'y fixer.

Puis, en voletant désorientés par le nuage phéromonal qu'ils émettent, ces mâles joueront le rôle de diffuseurs actifs de phéromones auprès de leurs congénères. Pagaïe chez les garçons, le but est atteint.

Ergonomiquement parlant

Résultat : comme les premiers mâles arrivés sur les lieux diffusent la phéromone, point n'est besoin de multiplier les points d'émission. 25 « cabanes » à l'hectare suffisent. Temps de pose ô combien réduit !

Une fois posées, les cabanes peuvent être utilisées toute la saison et réutilisées. Elles sont « conçues pour rester en place au minimum trois années consécutives », promet Makhteshim. En revanche les plaques de phéromones doivent être changées tous les 60 jours environ, chacune ne couvrant qu'une génération. Mais on n'a que 25 cabanes à relever...

À noter : ce diffuseur bénéficie, lui aussi, de l'exemption des classements toxicologique et écotoxicologique.

Pommier et poirier, sus à la TOP

Face à un problème émergent

Deux autres diffuseurs ont été autorisés sur pommier et poirier (Tableau 2). Ils sont « multiphéromones » et visent notamment la tordeuse orientale du pêcher Cydia molesta, en abrégé TOP. Cette tordeuse est en effet un ravageur émergent en vergers de fruits à pépins, Phytoma s'en était fait l'écho en avril 2010(4).

Jusqu'en 2010 inclus, les vergers de pommiers et poiriers infestés par cette tordeuse devaient, faute d'outils de confusion efficaces et autorisés, se voir appliquer un insecticide autorisé sur arbres fruitiers à pépins contre la TOP. Ces produits touchent aussi le carpocapse. Autant abandonner la confusion... Dommage vis-à-vis des risques de résistance aux insecticides.

Pourtant, on savait combattre la tordeuse orientale par confusion sexuelle, mais ce n'était autorisé que sur pêchers et abricotiers !

En 2011, première solution

Un diffuseur anti-tordeuse a été autorisé début 2011, à temps pour démarrer la saison. Il s'agit d'Isomate OFM de SumiAgro. Autorisé sur pommier et poirier (et sur pêcher et prunier(5)), il associe trois substances (Tableau 2) et permet, enfin, de résoudre par confusion sexuelle le problème de la TOP sur fruits à pépins.

De plus, le nouveau diffuseur « confuse » aussi trois autres lépidoptères : la petite tordeuse des fruits Grapholita lobarzewskii, la tordeuse de l'aubépine Cydia janthinana et la tordeuse des bourgeons Hedya nubiferana.

Il faut 500 diffuseurs/ha pour une protection anti-TOP couvrant toute la campagne.

Viser les tordeuses ET le carpo

Pourquoi viser les deux ?

Mais, dans les vergers infestés à la fois de tordeuses et de carpocapse, il a fallu en 2011 associer deux diffuseurs différents, donc poser deux fois 500 diffuseurs/ha de verger confusé. On peut, certes, grouper les deux poses. Attention, il faut le faire au début du vol de la « TOP », qui volète 10 à 15 jours avant le « carpo ». Mais même dans ce cas, il faut du temps...

Pour 2012, l'autorisation de Ginko Duo, de SumiAgro aussi (photo ci-dessus), résoud ce problème. Le produit s'appelle ainsi car il vise les deux ravageurs principaux : le carpocapse des pommes et des poires ET la tordeuse orientale du pêcher. Sans compter les trois autres tordeuses : petite tordeuse des fruits, tordeuse de l'aubépine et tordeuse des bourgeons.

Une TOP pour deux carpos

Moins chargé en phéromones anti-tordeuses qu'Isomate OFM, il ne couvre qu'une génération de ces ravageurs. En effet, dans la plupart des vergers de pommiers et de poiriers où sont signalées la TOP ou la petite tordeuse des fruits, il s'agit de populations émergentes : confuser la première génération suffit généralement pour maîtriser ces populations.

En revanche, dans ces vergers, « le carpo » reste le ravageur principal. Aussi la charge en phéromones de carpocapse est complète et permet de couvrir l'ensemble de la saison. Et cela permet de revenir à un temps de pose plus court, pour 500 diffuseurs/ha seulement. Retour à l'ergonomie !

<p>* Phytoma.</p> <p>(1) En fait : poirier, cognassier et nashi (ils sont regroupés dans le même « usage »).</p> <p>(2) UAB = autorisé en agriculture biologique. Voir aussi p. 32.</p> <p>(3) Le verbe <i>« confuser »</i> n'est pas dans le dictionnaire, tant pis ! Les praticiens de l'arboriculture fruitière (et de la viticulture) qui s'intéressent aux méthodes alternatives de protection des plantes disent <i>« confuser »</i> pour <i>« traiter par confusion sexuelle »</i> et parlent de parcelles <i>« confusées »</i> pour désigner celles protégées par cette méthode alternative. Ainsi fait cet article, en s'offrant le luxe du néologisme.</p> <p>(4) Siegwart M., Coupard H., Mottet C. &amp; Sauphanor B., 2010. Recrudescence de la tordeuse orientale. <i>Phytoma</i> n° 633, avril, pp. 28 à 32.</p> <p>(5) Sur prunier, c'est contre le carpocapse des prunes <i>Cydia funebrana</i>, sensible aux phéromones de ce diffuseur.</p>

Points communs

Les nouveautés présentées ici ont d'autres points communs que le fait d'être autorisées sur pommier et poirier. Communs entre elles, et avec tous les diffuseurs autorisés pour la confusion sexuelle en vergers.

Visant strictement les lépidoptères, elles respectent l'écosystème du verger, en particulier les insectes et acariens utiles.

Vu leur mode d'action particulier, elles offrent l'alternance avec tous les insecticides, y compris biologiques. Précieux pour la prévention et la gestion des résistances.

Elles annoncent une durée de protection minimum, mais celle-ci peut être plus longue.

Elles sont efficaces si la population de départ n'est pas trop dense. En cas de pullulation l'année précédente, il est conseillé de « faire tomber la pression » par un traitement insecticide (chimique ou biologique) avant de passer à la confusion sexuelle.

Elles ont une dose/ha donnée à appliquer dans le verger lui-même, mais il faut toujours « renforcer les bordures » : augmenter la quantité de diffuseurs près de ces bordures et en poser autour du verger si possible (ex. haie appartenant à l'exploitation).

Les diffuseurs doivent être posés dans le tiers supérieur de la frondaison des arbres ; sinon les mâles, survolant cette frondaison, risquent d'avoir rencontré des femelles les attendant sur les hautes branches avant d'avoir été leurrés.

Il est conseillé de surveiller les populations : piégeage et inspection des fruits.

Résumé

Cinq nouveaux diffuseurs pour la confusion sexuelle ont été autorisés depuis fin 2010 en vergers de pommiers et de poiriers.

Trois d'entre eux (Checkmate CM-XL, Ecodian CP et Exosex CM), à base de codlémone, visent le carpocapse des pommes et des poires Cydia pomonella. Tous apportent un progrès en terme d'ergonomie/sécurité (sans classement toxicologique, pose de chaque diffuseur plus facile, plus faible nombre de diffuseurs à placer et/ou longue durée de protection). Chacun a ses atouts particuliers.

Les deux autres (Isomate OFM et Ginko Duo) permettent de résoudre le problème posé par la recrudescence de la tordeuse orientale du pêcher Cydia molesta en vergers de pommiers et poiriers. Le premier, à base de trois phéromones, vise spécifiquement cette tordeuse plus trois tordeuses secondaires. Le second, avec six phéromones, vise à la fois ces quatre espèces et le carpocapse des pommes et des poires.

Mots-clés : méthodes alternatives, confusion sexuelle, pommier, poirier, carpocapse des pommes et des poires Cydia pomonella, tordeuse orientale du pêcher Cydia molesta.

L'essentiel de l'offre

Phytoma - GFA 8, cité Paradis, 75493 Paris cedex 10 - Tél : 01 40 22 79 85