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Magazine - Etranger

Sopron : Capitale du kékfrankos

Mathilde Hulot - La vigne - n°231 - mai 2001 - page 88

A l'extrême ouest de la Hongrie, Sopron cherche à construire son image autour du cépage kékfrankos qui donne d'excellents vins rouges. Ce petit vignoble de 1 500 ha, enclavé dans l'Autriche, se bat à coup d'investissements et de vins fort bien faits.
LE VIGNOBLE DE SOPRON ET LE LAC FERTÖ, une toute petite partie de l'étendue d'eau, surtout marécageuse, se trouvent en Hongrie. Le climat est influencé par les herbes blondes qui poussent dans les marais et qui renvoient la chaleur, adoucissant ainsi les températures.

LE VIGNOBLE DE SOPRON ET LE LAC FERTÖ, une toute petite partie de l'étendue d'eau, surtout marécageuse, se trouvent en Hongrie. Le climat est influencé par les herbes blondes qui poussent dans les marais et qui renvoient la chaleur, adoucissant ainsi les températures.

POUR CONSTRUIRE SA CAVE, Kurt Taschner et son père ont vendu des vignes en terrain à bâtir, aux portes de la ville. Les habitations ont donc vue sur les tracteurs et les cuves. Hormis des rouges, le vigneron s'est lancé dans l'élaboration de mousseux de chardonnay. © M. HULOT

POUR CONSTRUIRE SA CAVE, Kurt Taschner et son père ont vendu des vignes en terrain à bâtir, aux portes de la ville. Les habitations ont donc vue sur les tracteurs et les cuves. Hormis des rouges, le vigneron s'est lancé dans l'élaboration de mousseux de chardonnay. © M. HULOT

LES FILLES PFNEISZ. Birgit (à gauche) s'occupe de la vinification et des ventes depuis 2006. Elle a créé pour l'anniversaire de sa petite sœur Katrin, encore étudiante, un rosé qu'on boit à la paille, Sparkelina.

LES FILLES PFNEISZ. Birgit (à gauche) s'occupe de la vinification et des ventes depuis 2006. Elle a créé pour l'anniversaire de sa petite sœur Katrin, encore étudiante, un rosé qu'on boit à la paille, Sparkelina.

JANDL PÈRE ET FILS. Kalman Jandl renouvelle ses plantations, soigne ses vignes comme ses enfants et développe sa petite entreprise à bout de bras, avec sa femme et son fils. © M. HULOT

JANDL PÈRE ET FILS. Kalman Jandl renouvelle ses plantations, soigne ses vignes comme ses enfants et développe sa petite entreprise à bout de bras, avec sa femme et son fils. © M. HULOT

À LA CAVE VINCELLÉR, en bord de route, on peut acheter un litre de kékfrankos dès 350 forints (1,30 €). Les vins les plus chers dépassent rarement les 15 €, que ce soit au caveau ou dans les restaurants.

À LA CAVE VINCELLÉR, en bord de route, on peut acheter un litre de kékfrankos dès 350 forints (1,30 €). Les vins les plus chers dépassent rarement les 15 €, que ce soit au caveau ou dans les restaurants.

LE MUSÉE DU VIN DE SOPRON. 40 millions de forints (150 000 €) sont prévus pour rénover ce lieu historique. On y trouvera les vins de Sopron, dont le kékfrankos, cépage phare de la région.

LE MUSÉE DU VIN DE SOPRON. 40 millions de forints (150 000 €) sont prévus pour rénover ce lieu historique. On y trouvera les vins de Sopron, dont le kékfrankos, cépage phare de la région.

FOUDRES DE LÖVÉR, de 50 hl. La cave de Lövér est la plus grosse de la région avec 85 ha. Elle appartient à dix propriétaires qui ont lourdement investi.

FOUDRES DE LÖVÉR, de 50 hl. La cave de Lövér est la plus grosse de la région avec 85 ha. Elle appartient à dix propriétaires qui ont lourdement investi.

Depuis 1921 et le démantèlement de l'empire austro-hongrois à la sortie de la Première Guerre mondiale, la Hongrie a vu son territoire réduit d'un tiers. Ce pays, à fleur de peau, voit ces nouvelles frontières comme des cicatrices sensibles et douloureuses. Le vignoble de Sopron, petite ville à l'extrême nord-ouest, est encore plus marqué par ces bouleversements historiques. En 1921 justement, un plébiscite a rattaché Sopron à la Hongrie, créant une enclave à l'intérieur de l'Autriche et obligeant la voie de chemin de fer autrichienne à traverser son voisin sur plusieurs kilomètres. C'est ainsi que la ville fut baptisée Civitas Fidelissima.

Aujourd'hui, la ville et les vignerons sont plus hongrois que jamais, même si tout le monde parle allemand. L'empreinte allemande (et non autrichienne !) est ici très forte puisque depuis le XIVe siècle, la ville fut occupée à 90 % par des Allemands jusqu'à ce qu'ils soient chassés en 1946, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Oui, l'histoire est complexe, mais elle est indispensable pour comprendre les vignerons, leurs traditions, leurs ambiguïtés, leurs espoirs et leurs difficultés à imposer leur vin sur la scène internationale.

Deux points communs avec l'Autriche voisine

Alors en 2011, qu'est-ce que le vignoble de Sopron ? C'est environ 1 500 ha situés côté hongrois. Du côté autrichien, il s'agit du vignoble du Burgenland. A l'époque de l'Autriche-Hongrie, ils étaient réunis sous le nom de Sopron-Ruszt-Pozsony. Les deux vignobles ont en commun deux points essentiels : le cépage noir kékfrankos (blaufränkisch en Autriche) et un lac partagé par la frontière. La grande majorité est en Autriche, connue sous le nom de Neusiedler See. La pointe sud est la fierté des Hongrois qui appellent la même étendue d'eau le lac Fertö.

Les vins sont à 90 % des rouges à base de kékfrankos (900 ha environ), de cabernet-sauvignon, de merlot, de cabernet franc, de pinot noir et de syrah. Les blancs sont issus de sauvignon, chardonnay, grüner veltliner, etc. plus traités en appoint de gamme, et d'ailleurs peu convainquants. Le zenit (croisement hongrois) donne des vins doux issus de botrytis.

Sopron a un climat idéal pour les rouges. Les terroirs sont suffisamment variés pour apporter de la complexité. Les vins sont techniquement fort bien faits, avec la toute dernière technologie. Le vignoble est magnifiquement tenu. Les vignerons aiment rappeler la réputation des Poncichter, ces Allemands qui pendant des siècles ont cultivé la vigne et avaient pour habitude de planter des haricots entre les rangs, pour démultiplier les cultures (le mot bohn, haricot, et züchter, fut déformé par les Hongrois). Brillants cultivateurs, ils furent chassés il y a plus de soixante ans mais certains sont restés, d'autres sont revenus.

Les Jandl, par exemple, sont des descendants de Poncichter. Ils possèdent 10 ha répartis sur 17 parcelles. Kalman, le père, était à la tête de la coopérative d'état jusqu'en 1988. « Nous avons pensé à la monarchie, raconte-t-il. Nous croyions vendre à Vienne, mais finalement c'est à Budapest que nous vendons nos vins. » Et au caveau tout aménagé pour recevoir les groupes, où il fait 30 % de son chiffre d'affaires.

Accueil et vente sur place

Beaucoup de vignerons misent en effet sur les touristes, en investissant dans l'accueil et la vente sur place et en s'appuyant sur l'hôtellerie et la restauration locale, très développées. Comme Enikö Luka, une jeune femme qui a repris l'affaire de son père en 2002 et ne fait que 9 000 bouteilles par an de très jolis vins rouges. Elle propose la dégustation de six vins pour 3 500 HF (13 euros). Mais il s'agit essentiellement de touristes hongrois, de nouveaux riches attirés par le vin. Les Autrichiens, eux, ne passent la frontière que pour remplir leurs bouteilles en plastique de vins bien moins chers que chez eux.

En effet, alors que l'Autriche aurait pu être un tremplin, une ouverture vers les marchés de l'Ouest, ce n'est qu'un leurre. Les Weniger et les Pfneizl en ont fait les frais, même s'ils sont eux-mêmes Autrichiens ! Franz Weniger père faisait du vin à Horitschon, dans le Burgenland (où il a actuellement 28 ha). En 1992, il s'est lancé dans le sud de la Hongrie, à Villàny, avec Attila Gere, un partenaire hongrois. L'aventure s'est poursuivie en 1997, à Sopron, où la famille exploite désormais 26 ha. Son fils, responsable de la cave en Hongrie, avoue : « En Autriche et à Villàny, nos affaires sont rentables, ici on le fait par amour du vin. » Les Autrichiens, professionnels ou non, veulent bien du kékfrankos de Sopron, mais à un euro de moins que celui du Burgenland.

Une jeune génération dynamique et professionnelle

Les filles Pfneizl, dont le père a construit une magnifique cave design au milieu d'un paysage autrichien verdoyant, s'occupent comme Franz du domaine créé à Sopron par ses parents, à partir de vignes récupérées des générations précédentes. Si l'histoire est remarquable, la famille est dynamique et professionnelle, les jeunes filles ont dû aller chercher des marchés loin de ceux de leurs vins autrichiens (qui se vendent essentiellement en Autriche).

Malgré ces réticences, le vignoble Sopron est d'un optimisme plaisant. Le groupement de vignerons a choisi le kékfrankos qui les lie au Burgenland dont ils se sentent très proches malgré le peu de reconnaissance de leurs chers voisins. La jeune génération est là, et le leitmotiv est assurément « bizalom », la confiance.

La cave Lövér, la plus grosse de la région aujourd'hui avec 85 ha en exploitation, appartient depuis 1995 à dix propriétaires qui ont racheté cette ex-entreprise d'état. Les 15 000 hl sont vendus pour moitié en vrac, notamment à l'export, le reste en bouteilles, localement, à Budapest et dans les six boutiques réparties dans la région où les consommateurs peuvent acheter à la tirette. Le peu de volume de 2009 et 2010 les aident à faire face au manque de demande. Malgré cela, de gros investissements ont lieu, de près d'un million d'euros à l'aide de subventions européennes. « Pas question de baisser les bras », avoue l'une des dix propriétaires.

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