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VIGNE

Taxes Les prix du folpel et du mancozèbe s'envolent

INGRID PROUST - La vigne - n°276 - juin 2015 - page 30

La nouvelle grille de calcul de la redevance pour pollutions diffuses entraîne une hausse du prix du folpel et du mancozèbe. Distributeurs et viticulteurs réagissent.
FACE À LA HAUSSE du prix de certains produits phyto, les vignerons acquièrent des substances brutes ou modifient leur programme de traitements. © M. FAGGIANO

FACE À LA HAUSSE du prix de certains produits phyto, les vignerons acquièrent des substances brutes ou modifient leur programme de traitements. © M. FAGGIANO

« C'est du racket ! Certains produits sont désormais taxés à plus de 25 % », s'insurge un distributeur du sud de la France. Comme tous les revendeurs de produits phytosanitaires il a dû appliquer la hausse de la redevance pour pollutions diffuses (RPD) qu'il collecte pour le compte de l'État et des agences de l'eau. Cette redevance concerne la quasi-totalité des produits phytosanitaires en France. Elle sert à financer les actions mises en oeuvre dans le cadre du plan Écophyto dont le but est de réduire le recours aux produits phytosanitaires. En octobre dernier, elle a connu une évolution. Les taux n'ont pas été revus à la hausse, mais la grille de taxation a changé.

La RPD comprend trois taux selon le classement toxicologique des matières actives : 5,10 €/kg pour les « substances toxiques », 2 €/kg pour les « substances dangereuses » et 0,90 €/kg pour les « substances chimiques minérales ». Or, les ministères de l'Environnement et de l'Agriculture ont changé certaines molécules de catégorie. Ainsi, le folpel, qui figurait auparavant dans les « substances classées en raison de leur danger pour l'environnement », est désormais classé dans les produits cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction, c'est-à-dire dans la catégorie des substances toxiques. Même chose pour le mancozèbe ou le manèbe.

En conséquence, ces molécules de base, très utilisées, ont vu leur taxe bondir, comme leur prix de vente. « La part de la RPD dans le prix de ces produits a augmenté en moyenne de 43 %. Ainsi, pour un produit contenant du folpel commercialisé à 80 €/ha, elle représente aujourd'hui 25 % de ce prix de vente », indique Stéphane Giry-Laterrière, référent technique vigne chez Maïsadour, en Gironde.

« La RPD pour le Mikal Flash, un antimildiou à base de 25 % de folpel et de 50 % de fosétyl-Al a presque triplé. Du coup, le prix à l'hectare du produit lui-même a augmenté de 6 à 7 % », dénonce un autre distributeur, qui assure que la RPD représente aujourd'hui 4 % de son chiffre d'affaires annuel.

Autre exemple : « L'Éperon Pépite (un antimildiou contenant 64 % de mancozèbe et 3,88 % de méfénoxam) supporte désormais 7 € de taxe, contre 2 € auparavant. Il coûte aujourd'hui 40 €/ha au total », signale Bernard Taïx, directeur technique des Éts Magne, un distributeur basé dans l'Hérault.

De son côté, Emmanuel Kropp, directeur d'Alsace-Appro, cite le cas du Dithane Neotec (75 % de mancozèbe) : « Il est vendu aujourd'hui à 7,44 €/kg, dont 3,80 € de RPD, contre 1,50 € en 2012. »

Ces changements de taxation et les hausses de prix qui en résultent concernent avant tout les fongicides, en particulier les molécules « anciennes » employées contre le mildiou. Les produits récents sont moins impactés car moins polluants.

Les anti-oïdiums sont également moins taxés. « Les IDM (ex-IBS), même mal classés, ont une RDP plus faible car leurs teneurs en matière active et leurs dosages sont plus bas que pour les produits anti-mildiou », explique Stéphane Giry-Laterrière, de Maïsadour.

Une autre substance paie un lourd tribut à la RPD, même si elle n'a pas changé de catégorie (toxicité aiguë) : l'hydroxyde de cuivre. « Il est taxé à 20-25 %, alors que cette forme cuprique est plus efficace que la bouillie bordelaise, qui fait l'objet d'une RPD plus basse », regrette un distributeur.

Comment réagissent les vignerons face aux factures qui s'envolent ? « Ils ne semblent pas scandalisés, témoigne Emmanuel Kropp. Nous vendons toujours du folpel et du mancozèbe. »

Certains ont cependant fait en sorte d'éviter les hausses de prix. « Dans notre région, le black-rot reste une menace. Or, le mancozèbe est très efficace pour lutter contre cette maladie. Mais plutôt que d'utiliser des produits associant le mancozèbe au fosétyl-Al, des vignerons ont acheté les deux matières actives de façon séparée. Ils ont ainsi économisé 4 à 6 % par rapport au prix d'une spécialité prête à l'emploi », indique un distributeur du Val de Loire.

D'autres ont modifié leurs programmes de traitements. « Nous avons proposé à certains producteurs une stratégie de protection antimildiou et anti-oïdium à 21 jours, associant le Luna Xtend et le Profiler, détaille un distributeur. Cela nécessite de bien évaluer la pression des maladies. À cette fin, nous travaillons avec des modèles de prévision des risques. Toutefois, le vigneron doit avoir une bonne qualité de pulvérisation et intervenir très tôt en préventif, mais il peut économiser un ou deux traitements. Même si ce sont des produits plus chers que les molécules de base, c'est une option intéressante. »

D'autres vignerons n'ont pas eu à changer leurs habitudes. Ces dernières années, ils ont en effet réduit l'utilisation de folpel et de mancozèbe au profit de substances moins nocives. Une tendance que vont conforter les hausses de prix récentes, selon les professionnels de la distribution viticole. « Le mancozèbe et le folpel restent bon marché, mais les écarts de prix se réduisent désormais avec les anti-mildious sortis ces dernières années, comme Enervin, Mildicut ou Profiler. Nous incitons les vignerons à privilégier ces produits moins dangereux pour l'environnement et leurs salariés. Avec la hausse de la RPD, la transition se fait plus facilement », constate Stéphane Giry-Laterrière.

D'autres hausses à venir

La taxe sur la vente des produits phytopharmaceutiques est entrée en vigueur le 1er avril dernier. Cette nouvelle taxe est destinée à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) pour financer le dispositif de phytopharmacovigilance. Ce sera aux fabricants de produits phytosanitaires de la payer, à hauteur de 0,2 % de leur chiffre d'affaires (0,1 % pour les produits de biocontrôle). Mais ils la répercuteront probablement sur le prix de leurs produits. Quant à la redevance pour pollutions diffuses, elle pourrait à nouveau augmenter : « Son produit est de 200 millions d'euros par an actuellement. Et l'objectif des pouvoirs publics est qu'elle rapporte le double en 2018 », assure un distributeur.

La tentation de l'Espagne

SÉBASTIEN PICARDAT, directeur général de Négoce Village.

SÉBASTIEN PICARDAT, directeur général de Négoce Village.

Face à l'augmentation des taxes sur les phytos, certains viticulteurs aux trésoreries fragiles peuvent être tentés de se fournir à l'étranger, notamment en Espagne où il n'y a pas de redevance pour pollutions diffuses (RPD). Légalement, c'est possible dans le cadre d'une procédure d'importation parallèle. « Dans ce but, les vignerons français doivent se déclarer auprès de l'administration. Ils paient alors la RPD mais peuvent récupérer la TVA », indique Bernard Taïx, des établissements Magne, un distributeur basé dans l'Hérault.

Mais dans les faits, bien peu agissent dans les règles. « Des milliers de tonnes de produits phytosanitaires passent déjà illégalement la frontière espagnole », déplore un responsable d'un autre négoce d'agro-fournitures qui craint que la hausse des prix accentue encore le phénomène.

La Fédération du négoce agricole, Négoce Village, a alerté le ministère de l'Agriculture sur ces importations illégales. « Utiliser des produits non autorisés en France accroît les risques de contamination pour les vignerons, l'environnement et les vins, déclare Sébastien Picardat, directeur général de la fédération. Cette augmentation de la RPD renforce également les distorsions de concurrence avec les autres pays européens. »

En Aquitaine, Stéphane Gity-Laterrière, référent technique vigne chez Maïsadour, en Gironde, admet que les hausses de prix risquent d'entraîner un développement des importations illégales. « Mais les grands négoces en vins demandent des analyses de résidus. Cela fait réfléchir les vignerons, de même que les enquêtes de "60 millions de consommateurs", qui épinglent les domaines dont les vins ont eu de mauvais résultats », nuance-t-il.

Le Point de vue de

DOMINIQUE GIRAULT, VIGNERON EN AOC TOURAINE, 20 HECTARES DE VIGNE, À NOYERS-SUR-CHER, DANS LE LOIR-ET-CHER

« Je vais me tourner vers le métirame et les nouvelles molécules »

« Cette année, je ne vais pas modifier mon programme de traitements car j'ai passé ma commande de produits en décembre, avant la hausse de prix. L'an prochain, pour lutter contre le mildiou et le black-rot, je choisirai d'autres matières actives moins taxées que le mancozèbe, comme le métirame, qui est aussi efficace. Mais ce dernier sera peut-être lui aussi touché par une taxe plus élevée dans les années à venir. Certes, ces taxes rapportent de l'argent à l'État. Mais les payer ne nous donne pas le droit de polluer. Comme la différence de prix s'amenuise entre les molécules les plus taxées et les produits plus récents comme Enervin ou Profiler, j'utiliserai davantage ces nouvelles spécialités. Mais dans la limite du nombre autorisé d'applications, pour ne pas générer de risques de résistances. »

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